Burundi
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Russie-Ukraine/ Pascal Niyonizigiye : « La position du Burundi est assez réfléchie »

Le spécialiste en Relations internationales évoque une guerre qui aura des retombées sur le Burundi. Au-delà de cela, l’enseignant-chercheur qui a fait ses classes en Ukraine, analyse pour Iwacu les ressorts de l’invasion russe en territoire ukrainien.

Que signifie le vote abstentionniste exprimé par le Burundi sur la guerre en Ukraine à l’occasion d’une récente Assemblée générale de l’ONU ?

La position du Burundi est assez réfléchie. Dans la guerre qui oppose la Russie et l’Ukraine, deux pays très proches historiquement et culturellement, la position du Burundi traduit la volonté de privilégier les négociations au détriment de la confrontation. C’est la seule voie pour stopper cette guerre-là et favoriser le retour de liens paisibles entre les deux Etats.

Quelles peuvent être les conséquences d’un tel conflit sur l’Afrique et sur le Burundi en particulier ?

Les conséquences sont multiples. Il y a beaucoup d’Africains dont des Burundais qui vivent en Ukraine et en Russie. Soit comme migrants, étudiants ou Hommes d’Affaires. Il y a des informations qui me parviennent et qui font état de Burundais qui fuient Kiev et d’autres villes comme Kharkov. Ce sont là des personnes qui sont directement impactées par la guerre en cours là-bas.

Il y a aussi des conséquences sur le plan économique. La Russie et l’Ukraine sont des pays exportateurs d’un certain nombre de produits : pétrole, charbon, gaz mais aussi le blé essentiellement vendu en Europe et en Amérique du nord.
La cherté de ces produits due à leur rareté au vu de la guerre qui frappe ces deux pays, va entraîner des perturbations sur le marché mondial, ce qui aura un impact sur l’Afrique et le Burundi en particulier. D’ailleurs, c’est ce que nous voyons avec la hausse du prix du carburant déjà observée dans beaucoup de pays à cause de cette guerre.

Quid des retombées en matière de coopération entre le Burundi et l’Union européenne entièrement focalisée sur l’attaque russe en Ukraine ?

L’Europe, frappée en son cœur, n’aura d’autres préoccupations que la gestion de la guerre menée par la Russie en Ukraine. Les moyens dédiés à cette coopération seront réorientés ailleurs car n’oublions pas que les Européens sont aussi frappés de l’effet boomerang par rapport aux sanctions prises à l’encontre de la Russie.
Donc, les Africains qui, pour certains, se disent que cette guerre ne nous concerne pas, en pâtiront. Un proverbe chinois dit : ‘’Quand les riches maigrissent, les pauvres meurent’’.

La notion de souveraineté a-t-elle toujours un sens avec ce qui se passe ?

Cette guerre pose en effet la question de la souveraineté des Etats. C’est bouleversant de voir qu’un pays comme l’Ukraine considéré sur le plan international comme un Etat souverain et autonome, est privé du droit de prendre ses propres initiatives en matière de relations internationales comme l’adhésion à l’UE ou l’OTAN.

Des choix qu’ont pu faire en toute liberté des pays comme la Pologne, la Hongrie, la Lettonie, l’Estonie, les Républiques baltes, la Lituanie, etc. Il y a lieu de se demander si une telle situation n’aura pas d’effets domino et contaminer d’autres parties du monde : Afrique, Asie, Amérique, etc.

Il y aura peut-être une nouvelle grammaire en matière de relations interétatiques ou de rapports économiques. Avec les sanctions adoptées contre la Russie, le projet bâti en 2013 entre des pays émergents dont la Chine à l’époque, l’Afrique du sud, le Brésil… et devant aboutir à la mise en place d’institutions financières pour concurrencer le FMI et la Banque mondiale, ne va-t-il pas prendre son envol ? Ce sont tous ces scénarios qui vont nécessairement affecter l’Afrique et bien évidemment le Burundi.

Qu’est-ce qui explique une aussi forte résistance des Ukrainiens face à la puissante armée russe ?

Pour comprendre la résistance acharnée du peuple ukrainien, il faut remonter dans l’histoire. Dans ses multiples discours, le président Poutine persiste et signe que l’Ukraine est une province de la Grande Russie. Et il le dit en se basant sur l’histoire de la naissance de la Russie sur les bords du fleuve Dniepr, ce qui peut être traduit comme la Russie de Kiev qui était la base de l’empire russe.

A partir du XIème siècle qui correspond au Moyen-âge, la Russie va naître en même temps que l’Ukraine. D’ailleurs, le mot même Ukraine signifie ‘’limites’’ face à l’empire russe. Mais la particularité de l’Ukraine réside dans son parcours jalonné par plusieurs types de dominations : ainsi, une partie de l’Ukraine (à l’est) fut dominée par l’empire russe, une autre par l’empire autrichien (au sud-ouest) et une autre par la Pologne (à l’ouest).

De ces dominations, est née chez les Ukrainiens une recherche d’autonomie et une envie de faire nation. Poutine n’a donc pas raison quand il parle de l’Ukraine comme d’une province russe. Quand l’Ukraine intègre le bloc de l’ex-URSS dans les années vingt, Staline a imposé une politique de collectivisation des terres aux paysans ukrainiens. Cette mesure a nourri un tel ressentiment au sein de la société ukrainienne à tel point que dans les années 1940, quand le régime nazi envahit l’Ukraine, une partie des Ukrainiens, surtout ceux de l’Ouest, ont accueilli les soldats du IIIe Reich avec des fleurs, les percevant comme des sauveurs contre Staline.

Vous étiez en Ukraine de 1987-1993. Le passage de l’Ukraine de territoire rattaché à l’ex-URSS à Etat indépendant en 1991 ne s’est-il pas passé sans heurts ?

Quand j’étais étudiant en Ukraine vers la fin des années 1980, la langue russe était prépondérante. Certains Ukrainiens parlaient l’ukrainien mais plus par tradition nationaliste. Mais au moment de l’effondrement du bloc soviétique en 1991, le nationalisme ukrainien a pris son essor. En tant qu’étudiant étranger, j’ai le souvenir de jeunes ukrainiens nationalistes qui nous reprochaient de parler russe alors que c’était la seule langue admise dans l’enseignement. Certains d’entre eux en sont même venus à nous violenter en nous accusant de manger ‘’le pain ukrainien’’ sans parler un mot d’ukrainien. Nous étions alors vus comme des ingrats.

Tout cela fait partie du non-dit qui a envenimé les relations entre les deux pays surtout entre les nationalistes russes et les nationalistes ukrainiens en dépit de proximités culturelles et linguistiques assez fortes (La langue ukrainienne et la langue russe pouvant être comparées au kirundi et au kinyarwanda).

Je crois d’ailleurs que c’est l’origine même du mot ‘’dénazification’’ fréquemment employé par le président russe.
Sauf que le chef d’Etat russe parle de « dénazifier » un pays dirigé par le petit-fils d’un rescapé de la Shoah…
Monsieur Poutine qui est un grand amateur d’histoire utilise une rhétorique issue de la Conférence de Yalta en 1945. A cette époque, la ‘’dénazification’’ était le programme phare de l’ex-URSS. Cette rhétorique était également employée par les alliés. Donc, quand le président russe l’utilise, c’est dans le but d’ostraciser le nationalisme ukrainien. Ce qu’illustre parfaitement les accusations de génocide dans le Donbass (Région de l’Est ukrainien frontalière avec la Russie).

Le chef de l’Etat russe y dénonce des massacres de masse de populations russophones prétendument perpétrés par les dirigeants ukrainiens qu’il traite de ‘’nazis’’. Partant de là, la guerre qu’il mène en Ukraine va se justifier aussi par la volonté de sauver les populations russophones soi-disant victimes de génocide de la part de Kiev. Bien sûr, peu croiront sérieusement qu’un dirigeant juif et descendant d’un rescapé de la Shoah se rende coupable de crimes nazis mais il ne faut pas oublier qu’au-delà d’une guerre des armes, c’est aussi une guerre des mots et de l’information.

Qu’est-ce qui explique la ruée des pays de l’ancien bloc de l’est vers l’OTAN ?

L’ex-URSS reposait sur un système de gouvernance très autoritaire. Le mot d’ordre était ‘’Qui n’est pas avec nous, est contre nous’’. Les valeurs des démocraties occidentales basées sur le vote, la liberté d’opinion, le pluralisme politique, … rien de tout cela ne faisait partie de l’ADN de l’ex-URSS. 70 ans durant, les pays rattachés à l’ex-URSS ont donc vécu sous la domination de la Russie.

La langue privilégiée était le Russe. C’était une véritable renaissance de l’empire russe. Je me rappelle que quand j’étais en année préparatoire en Ukraine, on nous disait que la langue russe était la langue de la paix.

Depuis l’effondrement de l’URSS en 1991, les pays qui le composaient avaient soif de liberté et d’autonomie et toute occasion d’échapper à l’emprise de la Russie était bonne à prendre d’où leur adhésion massive à l’OTAN et à l’Union européenne. Et c’est cela qui crée la psychose auprès de la Russie de voir l’OTAN progresser jusqu’à ses portes.
Surtout, il y a lieu de penser qu’au-delà de la Russie, c’est le pouvoir de Poutine, extrêmement nationaliste, qui craint que la présence de l’OTAN à ses portes n’entraîne un changement de régime politique au Kremlin.

Du coup, que sont les responsabilités dans l’OTAN dans cette guerre déclenchée par la Russie ?

Demandons-nous plutôt en quoi l’OTAN fait peur à la Russie de Poutine. Car n’oublions pas que la responsabilité de cette guerre incombe non pas à l’OTAN mais à la Russie. En réalité, ce dont a peur cette dernière ou plutôt son président Poutine, c’est que la Russie change de couleur politique suite à la présence de l’OTAN dans son voisinage immédiat et cela sera de bonne guerre pour l’organisation transatlantique.

Philosophiquement, l’OTAN est dominée par la démocratie libérale. Or celle-ci n’existe pas en Russie. Dans ce pays, existe une démocratie dite ‘’illibérale’’. C’est-à-dire qu’il peut y avoir des élections avec plusieurs candidats mais tout est fait de manière à ce que celui qui doit gagner le scrutin soit connu d’avance. Une démocratie de surface en quelque sorte. C’est ce qu’un sociologue français Pierre Rosanvallon appelle ‘’démocratie d’autorisation’’. C’est-à-dire qu’à partir du moment où on gagne les élections, on peut faire tout ce qu’on veut. Ce qui est très différent d’une démocratie d’exercice.
En Russie par exemple, Poutine a cédé le pouvoir à un moment donné pour devenir le Premier ministre au moment où Dmitri Medvedev devenait président de la République. Mais tout le monde savait très bien que c’était Poutine qui était réellement aux manettes. Des pratiques politiques aux antipodes de l’ADN de l’OTAN.

Si l’OTAN est aux portes de la Russie, le président Poutine sait très bien que cela pourrait déclencher une révolution en Russie. Et il a des arguments pour s’opposer à cette proximité de l’OTAN dont il remet en cause l’existence vu que la guerre froide est censée avoir pris fin depuis plus de trente ans. D’autant aussi que Poutine se dit à la tête d’un parti non pas communiste mais nationaliste (le parti de la Russie unie), c’est-à-dire non opposé idéologiquement à la démocratie libérale, du moins en théorie.

D’autre part, pourquoi refuser à l’Ukraine, un Etat autonome, d’avoir des options souveraines en voulant adhérer à l’OTAN ?

Le président russe a exprimé la volonté d’obtenir gain de cause sur toutes ses revendications comme préalable au dialogue. Votre commentaire ?

Négocier, c’est accepter de couper la poire en deux. C’est accepter des concessions, des compromis. On ne peut pas aller négocier dans l’esprit d’obtenir tout ce qu’on réclame. Ce qui montre surtout qu’on n’est pas dans la logique d’écouter ce que l’autre, en face de soi, a à dire. C’est une approche très dangereuse.

Peut-on espérer une désescalade ?

L’envie me prend de penser que les autorités de ce monde n’ont pas perdu la raison. La désescalade est possible. Ce n’est pas pour rien que des deux côtés du conflit, russe et ukrainien, ce soit exprimé le désir de négocier.

Et cela a des impacts sur le terrain. Le long convoi de chars russes qu’on avait vu se diriger vers Kiev peut avoir été stoppé du fait des négociations en cours. La guerre est toujours imprévisible. On ne peut prévoir d’avance qu’on va la gagner. Voyez les revers que s’est infligée la plus puissante armée dans le monde à plusieurs reprises. Les États-Unis n’ont jamais gagné aucune guerre depuis 1945. Du Vietnam à l’Afghanistan en passant par l’Irak et la Somalie, ils sont allés d’humiliations en humiliations.

On peut gagner une bataille mais gagner la guerre reste beaucoup plus compliqué. D’ailleurs, le Général de Gaulle disait : « Aucun pays, aussi puissant soit-il, ne peut vaincre un peuple déterminé à lutter pour sa souveraineté. Nous l’avons compris en Algérie, les autres le comprendront ailleurs ». Des années plus tard, les Américains l’ont compris au Vietnam et les Soviétiques en Afghanistan.

Un peuple motivé à se battre pour sa liberté peut vaincre les armes les plus puissantes. Donc, en réalité, le président Poutine a besoin des négociations car rien ne dit que la peur qu’il inspire peut fonctionner à long terme.