Congo
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Pourquoi la question salariale doit-elle nous préoccuper ?

(Par le Prof. Patience Kabamba)

*Les écarts salariaux en République Démocratique du Congo sont tellement énormes que le silence autour de cette  question est pour le moins surprenant. J’entends souvent les gens dire que pour que les choses changent au Congo, il faut changer l’homme Congolais, ou il faut changer de mentalité. Objectivement, la mentalité d’un député national qui touche 21000$ par mois est différente de celle d’un enseignant qui a juste 100$ le mois.

Je voudrais faire écho à la pensée matérialiste de Karl Marx qui insiste sur le fait que ce n’est pas la conscience qui détermine les conditions sociales, mais c’est plutôt les conditions sociales qui déterminent la conscience. Les mentalités des Congolais paupérisés ne changeront pas tant que leurs conditions sociales resteront les mêmes. La question salariale est par conséquent d’une grande importance. Un salaire doit être capable de vous nourrir, vous loger, vous permettre de vous faire soigner quand vous ou vos enfants êtes malades, le salaire doit aussi  vous permettre d’épargner. En plus, le salaire doit être indexé sur l’inflation. Si le taux du dollar augmente par rapport aux francs congolais, le salaire doit aussi augmenter à la même proportion. 

Au Congo, seule une poignée d’individus reçoit un salaire qui réponde aux critères ci-haut. C’est ce que le souverain pontife appelait vole institutionnalisé à travers des salaires illogiques, qui ne traduisent pas la réalité du pays. Changez les conditions de vie des congolais , vous verrez que leur mentalité changera aussi et ils défendront ce pays contre les ennemis internes et externes. Dans la suite de ce texte nous allons théoriser le concept de salaire pour plus d’éclairage intellectuel.  Le salaire est un concept politico-économique, il nous construit en même temps comme des citoyens politiques et comme des objets économiques. 

La question salariale est intrinsèquement conflictuelle. Au cœur du salaire il y a une tension dialectique entre la reconnaissance du salarié comme sujet marchand dans l’économie et sa reconnaissance comme citoyen actif doté de droits civiques dans le politique.

Il s’ensuit donc un conflit permanent au sein de la logique marchande salariale entre le résultat inégalitaire d’une définition de l’être par l’avoir et une base contractuelle postulant l’égalité des personnes.

Cette tension doit être régulée pour que le marché de travail fonctionne comme un marché pacifié.  La régulation se fera de l’intérieur et de l’extérieure. De l’intérieur l’on fait les négociations de principes hiérarchiques consensuels à l’intérieur du régime même d’accumulation. De l’extérieur, par l’édiction des principes de justice sociale et de politique publique limitant les écarts des revenus et de patrimoine. 

En d’autres termes, on a d’une part, le salarié qui accepte sans autre forme de procès, de se laisser traiter comme une chose dans la production, tout en se considérant, d’autre part, comme libre et égal aux riches dans la société civile. 

Enfin,  il y a deux visions différentes du salaire selon que l’on est patron ou salarié.

Le patron voit dans le salaire, le prix du travail alors que le salarié voit dans le salaire de quoi vivre avec sa famille en consommant.

Il nous est possible de construire le salaire sur un mode communiste, c’est à dire que le salaire n’est pas la reconnaissance de nos besoins. Nous ne sommes pas définies par nos besoins, ni par notre pouvoir d’achat. C’est à cela que le capitalisme veut nous réduire. Nous luttons pour sortir de la rémunération à la tâche. Le salaire n’est pas la reconnaissance de notre contribution concrète. Mais le salaire est lié à notre qualification comme producteurs des valeurs.

La qualification ne nous pose pas comme des êtres des besoins, mais comme des producteurs des valeurs. Il faut payer les gens pour la qualification dont ils sont porteurs.

La grande nouveauté de notre construction salariale est que la qualification n’est pas liée au poste de travail, mais a la personne. Vous pouvez donc quitter votre poste de travail, mais vous gardez votre salaire. 

Contrairement à la vision libérale capitaliste qui considère le salaire comme une affaire privée où la question citoyenne salariale est subordonnée à celle de la hiérarchie entre propriétaires, notre démarche la considère au contraire comme une affaire publique, comme une solution aux problèmes posés des politiques d’actions et de construction d’une citoyenneté générale qui récuse toute différentiation entre types de propriétaires.

La qualification nous pose comme des contributeurs à la production de la valeur. Nous sommes les seules légitimes à reconnaitre cette valeur. On paye le travailleur pour la qualification dont il est porteur. 

La qualification n’a rien à avoir avec le diplôme. Celui-ci est une certification que l’on est capable de faire un travail concret dans tel domaine ou tel  autre. Un diplôme de chirurgien certifie que son porteur est capable de faire une opération chirurgicale. Il ne vous qualifie par pour autant pour un tel travail ou un tel autre. La qualification provient au terme d’une longue expérience de plusieurs décennies où la société place sa confiance en vous pour la production des valeurs sanitaires. Une infirmière expérimentée est généralement plus qualifiée comme productrice des valeurs médicales qu’un médecin qui vient de terminer ses études de médecine. Le diplôme de médecine certifie simplement que son porteur est capable de poser un acte médical. Aujourd’hui, nous avons une prolifération des médecins spécialistes en santé publique. Cela est parfois un subterfuge pour couvrir le manque de pratiques cliniques. C’est au bout d’une décennie de pratiques cliniques que l’on  devient qualifier. Ces vieilles habitudes commencent à disparaître au profit de la santé publique. Nous aurons de moins en moins des médecins qui ont la mains à partir des pratiques cliniques de plusieurs années. Les salaires doivent être attachés à la qualification et non au diplôme. Une infirmière expérimentée ou qualifiée devrait percevoir un salaire plus élevé qu’un médecin en début de carrière. 

Tous les salaires en République Démocratique du Congo doivent être revus pour répondre au rôle qu’ils doivent jouer. L’opacité autour de salaires des uns et des autres fait le lit de la corruption qui a élu domicile dans notre pays. Une commission sur les salaires doit être instituée au niveau du parlement ou de la présidence pour proposer des barèmes plus réalistes et qui ne visent que le bien-être de la population.