France
This article was added by the user . TheWorldNews is not responsible for the content of the platform.

3. Actes de perversion et devoir envers les victimes, quel discernement moral ?

(35) Stéphane Joulain, Quelle thérapie pour les pédophiles ?, Études, n° 4216, p.34.

(36) Pape Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis splendor, 6 août 1993, n. 78 ; DC 1993, n. 2081, p. 928.

(37) Marie-Jo Thiel, Prévenir la pédophilie, Études, n. 4239, p. 84.

(38) CEC, n. 1735.

(39) CEC, n. 2389.

(40) Le premier commandement de Dieu, en Gn 2, 17, bien compris, permet d’entrer dans le sens profond de l’interdit et donc de la limite. Bien loin d’être une atteinte à notre liberté, il est un don au service de la vie. C’est la thèse éclairée par André Wenin : « Alors que tout est donné (Gn 2, 16), l’interdit marque une limite (Gn 2, 17) et définit de la sorte un espace pour l’autre – ce qui est indispensable à la vie. L’abolition de cette limite procèderait d’un vouloir (et d’un savoir) totalisant ; elle ne peut que déboucher sur la rupture de l’harmonie des relations et sur la mort. Ainsi, l’ordre du Seigneur Dieu, comme tous ses autres dons, est créateur de vie. Car faire place à l’autre et respecter le mystère de sa différence est une condition essentielle à l’épanouissement d’un bonheur partagé (voir Gn 2, 25). Et c’est précisément ce que Dieu fait quand il crée. » André Wénin, L’homme biblique, anthropologie et éthique dans le Premier Testament, coll. « Théologies bibliques », Paris, Cerf, 1995.

(41) Expression introduite dans l’enseignement magistériel par Jean-Paul II dans l’exhortation Reconciliatio et paenitentia, 2 décembre 1984 ; DC 1985, n. 1887, p. 1-31.

(42) CEC, n. 1791.

(43) CEC, n. 1792.

(44) Charles Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne, Œuvres complètes de Péguy, t. IX, Gallimard, 1924, p.54-55.

(45) Éric de Moulins-Beaufort, Que nous est-il arrivé ? De la sidération à l’action devant les abus sexuels dans l’Église, NRT 140, 2018, p. 43.

(46) Stéphane Joulain, op. cit., p. 35.

(47) « Le péché rend les hommes complices les uns des autres, fait régner entre eux la concupiscence, la violence et l’injustice. Les péchés provoquent des situations sociales et des institutions contraires à la Bonté divine. Les “structures de péché” sont l’expression et l’effet des péchés personnels. Elles induisent leurs victimes à commettre le mal à leur tour. Dans un sens analogique elles constituent un “péché social” », Catéchisme de l’Église catholique, n. 1869.

(48) Pape Jean-Paul II, Reconciliatio et paenitentia, n. 16 ; DC 1985, n. 1887, p. 9-10.

(49) Pape Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987 ; DC 1988, n. 1957, p. 234-256.

(50) « Ces attitudes et ces “structures de péché” ne peuvent être vaincues – bien entendu avec l’aide de la grâce divine – que par une attitude diamétralement opposée : se dépenser pour le bien du prochain en étant prêt, au sens évangélique du terme, à “se perdre” pour l’autre au lieu de l’exploiter, et à “le servir” au lieu de l’opprimer à son propre profit (cf. Mt 10, 40-42 ; 20, 25 ; Mc 10, 42-45 ; Lc 22, 25-27) » (Pape Jean-Paul II, Lettre encyclique Sollicitudo rei socialis, 30 décembre 1987, n. 38 ; DC 1988, n. 1957, p. 249-250.

(51) Des questions se posent alors : dans une vie ecclésiale, jusqu’où s’étend la paternité de nos actes ? Peut-on en assumer tous les effets même les plus indirects ?

Ces approches veulent prendre au sérieux la réalité anthropologique, psychologique, spirituelle et ecclésiale de ces personnalités déviantes. Elles manifestent aussi l’engagement de notre Église en France face aux abus, aux souffrances indicibles des victimes et au désarroi de beaucoup. Face aux pratiques des abuseurs, fondateurs de communautés, dont certaines sont encore rayonnantes et fécondes, il nous faut passer par les critères du discernement moral.

1. La personne, ses actes et sa responsabilité

Stéphane Joulain cite une analyse sur le statut des criminels, décrivant le concept de « monstre moral » avec deux figures : celle de l’anthropophage et celle de l’incestueux. Cette monstruosité est liée aux comportements, à l’extériorité, aux actes posés. Le père Joulain commente : « Si ces monstres doivent être tenus à distance, c’est que la société perçoit, à juste titre, dans leurs comportements un danger et, dans le cas des “pédophiles”, un danger pour les enfants. Mais c’est aussi parce qu’ils représentent ce que nos sociétés génèrent mais dont elles ne veulent pas reconnaître la paternité/maternité. » Puis le prêtre-psychanalyste s’interroge : « Le pédophile est-il un malade ou un criminel ? » (35). La vie morale et le jugement qui l’accompagne réclament, dans les deux cas, de prendre en considération la personne dans la globalité de sa personnalité et la totalité de son histoire : roman familial et conditions d’éducation, souffrances et joies, désirs et passions, questions et pulsions, décisions et quête de bonheur… Le travail à faire est de ne réduire en aucun cas la personne à ses actes : la bonté dans le cœur de l’homme est plus profonde que le mal le plus profond. Nous savons que les actes dévoilent la personnalité des personnes et qu’ils engagent leur responsabilité et leur culpabilité. Nous ne jugeons pas de la dignité intrinsèque de toute personne humaine mais nous portons un jugement sur des actes criminels et injustifiables.

La vie d’un « fondateur », devenu aussi un « agresseur sexuel », ne peut se résumer à ses passages à l’acte criminels et à leurs terribles conséquences pour les victimes et pour la communauté issue de l’abuseur. L’affirmation selon laquelle telle situation serait marquée de monstrueuses fautes et du péché n’exclut jamais, par ailleurs, la reconnaissance éprouvée d’actions, de qualités ou valeurs vécues en d’autres aspects de l’existence.

Dans cette perspective, il est essentiel de distinguer le jugement moral porté sur les actes et la responsabilité des personnes, de ne pas confondre moralité et imputabilité : « La moralité d’un acte humain dépend avant tout et fondamentalement de l’objet raisonnablement choisi par la volonté délibérée » (36). L’importance ainsi accordée à l’objet de l’acte montre qu’il possède une réalité, une consistance, une signification propre avec comme corollaire une gravité lourde de conséquences. Si la moralité des actes porte principalement sur l’objet, elle tient compte aussi de l’intention du sujet et des circonstances aggravantes, atténuantes ou neutres. Saint Thomas d’Aquin intégrait les conséquences dans l’intention, qui devait les prendre en compte. Mais Marie-Jo Thiel précise : « Sans doute Thomas d’Aquin n’avait-il pas pris en compte toute la complexité des conséquences d’un acte, telles que les sciences humaines les évoquent aujourd’hui. En même temps, en donnant un primat à l’intention, il posait des limites à la place des conséquences imputables à un sujet agissant, il encadrait la responsabilité dans un cadre réaliste et à taille humaine. En articulant l’intention à l’objet, il pouvait affirmer à la fois la matérialité du péché de pédophilie et, en donnant un primat à l’intention, il permettait de ne pas en rester à la seule objectivité du péché, de prendre en compte le sujet abuseur dans sa connaissance du mal fait et de sa liberté plus ou moins grande à poser l’acte, de reconnaître le rôle des passions que Thomas a tant discuté » (37). À ce sujet, le Catéchisme de l’Église catholique précise combien la responsabilité morale peut être atténuée ou supprimée par des facteurs de type passionnel ou psychique : « L’imputabilité et la responsabilité d’une action peuvent être diminuées voire même supprimées par l’ignorance, l’inadvertance, la violence, la crainte, les habitudes, les affections immodérées et d’autres facteurs psychiques ou sociaux » (38).

Néanmoins, devant la monstruosité criminelle, ces paroles ne peuvent dédouaner l’Église d’agir et il revient à la justice des hommes de faire son travail pour qu’une juste peine condamne, dissuade, protège et « répare » ce qui est possible.

2. Les interdits fondateurs

Dans l’Église et, plus largement, dans la société et en tous milieux, il est de la plus haute importance de ne pas affaiblir la force des trois interdits fondateurs et structurants de la vie personnelle et sociale : interdit du mensonge, de l’inceste et du meurtre. Ils sont donnés pour ne pas faire disparaître la responsabilité de celui ou de celle qui abuse. La société aux tendances parfois incestueuses et notre Église marquée par le cléricalisme ne peuvent plus ignorer les dimensions criminogènes des auteurs d’agressions sexuelles. Les interdits du mensonge, de l’inceste et du meurtre sont, dans les actes pédocriminels, transgressés en même temps. Ces interdits sont universellement valables. Ils obligent tous et chacun, toujours et partout. Ils obligent à rompre collectivement avec des attitudes défensives mues par la peur et les réflexes d’autoprotection.

Le mensonge atteint la parole elle-même, dont il est la perversion. Par le mensonge, la confiance est atteinte. En conséquence, la défiance provoquée par les emprises et les abus sexuels provoquera, on le sait désormais, de terribles régressions vers l’enfance-l’infans et le trauma du mutisme.

Les relations de type incestueuses corrompent assurément les relations : elles jettent la confusion sur l’identité du sujet et reconduisent le plus fragile, le plus simple à approcher et le plus facilement contrôlable, vers le monde du « tohu-bohu » fusionnel, sans différence ni repère. L’interdit de l’inceste signifie qu’il est déstructurant et inhumain de rester à l’intérieur de soi-même. Le Catéchisme de l’Église catholique souligne : « On peut rattacher à l’inceste les abus sexuels perpétrés par des adultes sur des enfants ou des adolescents confiés à leur garde. La faute se double alors d’une atteinte scandaleuse portée à l’intégrité physique et morale des jeunes, qui en resteront marqués leur vie durant, et d’une violation de la responsabilité éducative » (39).

Enfin, le fait de donner la mort à autrui se heurte également au principe fondateur de toute vie sociale respectueuse des autres, spécialement des plus faibles que sont les enfants et toute personne vulnérable. Nous savons qu’il existe de multiples manières de réintroduire, dans les relations, de la violence meurtrière que celle-ci soit corporelle, psychologique, affective ou symbolique (40). Le meurtre mène à sa perte le meurtrier et la société tout entière.

Il ne peut y avoir de combats menés, par nos institutions et communautés, contre la pédocriminalité sans des références strictes à ces interdits. Ils mettent à distance des voies aliénantes.

Ils « coupent » les relations fusionnelles et violentes. Ils protègent pour insérer dans l’existence humaine marquée par l’altérité et le respect de la dignité inaliénable. En cela, ils sont un authentique service de la vie.

3. Conscience morale et discernement

Face aux diverses révélations d’abus marqués, à la fois, par des prises de conscience tardives, aussi bien personnelles que collectives, par d’innommables traumatismes chez les victimes et par la complexité des personnalités des sujets abuseurs-fondateurs, les consciences morales individuelles sont devenues aveugles, faibles, corrompues et peu courageuses. Elles n’arrivent plus à passer de la loi au jugement sur l’acte et à la recherche de la vérité et du bien. La faiblesse et les mensonges répétés, les vices et la pathologie, les péchés personnels et les structures de péché (41) ont rendu le travail de la conscience quasi inopérant.

Quant aux « consciences collectives » de communautés, mal informées et peu éclairées, davantage sensibles à la défense de l’image de l’institution qu’à la nécessaire écoute compatissante des victimes, elles ont commencé par être troublées avant de faire quelques concessions laxistes à ce qui est mal et d’étouffer ou même de refouler de telles révélations. Elles ont aussi clairement manqué de vigilance et de prudence sans s’attacher à la recherche de la vérité et du bien, sans accorder la priorité absolue aux enfants et à toutes les victimes. Cette ignorance de la conscience morale conduit à porter des jugements erronés ou même à refuser d’en porter sur des actes commis ou à poser. Le Catéchisme de l’Église catholique ajoute : « Cette ignorance peut souvent être imputée à la responsabilité personnelle. Il en va ainsi, “lorsque l’homme se soucie peu de rechercher le vrai et le bien et lorsque l’habitude du péché rend peu à peu la conscience presque aveugle”. En ces cas, la personne est coupable du mal qu’elle commet » (42).

Dans leurs désirs de réformes et de conversions, les communautés atteintes par les cas d’abus flagrants de clercs ou de religieux/ses doivent aussi entendre cette étiologie des déviations : « L’ignorance du Christ et de son Évangile, les mauvais exemples donnés par autrui, la servitude des passions, la prétention à une autonomie mal entendue de la conscience, le refus de l’autorité de l’Église et de son enseignement, le manque de conversion et de charité peuvent être à l’origine des déviations du jugement dans la conduite morale » (43). Sur ce chemin de conversion, le sens moral des communautés blessées, comme une intuition concrète, peut se réformer, se développer et s’affiner. Ainsi, renouvelée par le désir de ne plus être sourde, la conscience, délicate, attentive, éveillée procédera désormais dans l’écoute et la bienveillance qui la portent à agir avec justesse et tact, sans raideur mais avec souplesse : « Les morales raides sont infiniment moins sévères que les morales souples, étant moins serrées. Une logique raide peut laisser échapper des replis de l’erreur. Une méthode raide peut laisser échapper des replis de l’ignorance. Une morale raide peut laisser échapper les replis du péché, dont une morale souple au contraire épousera, dénoncera, poursuivra les sinuosités d’échappements… C’est dans une morale souple que tout apparaît, que tout se dénonce, que tout se poursuit. Dans un compartimentage raide, il peut y avoir impunément des manques, des creux, des faux plis » (44).

Selon son étymologie, discerner est un processus qui ressemble à la traversée d’une « crise » avec sa dimension obscure et éprouvante. Dans la nuit, cependant, nous ne sommes pas sans « critères » ou repères pour mettre de la lumière :

• Il s’agit, tout d’abord, d’écouter avec tact et d’accueillir les détresses, de reformuler en restant au plus près de ce qui est dit, de ne plus enfouir ce qui s’est passé ni avoir peur de le regarder : « La vérité vous rendra libres » (Jn 8, 32). On le sait maintenant, ces personnes-victimes ont souvent été conduites à dissimuler ces faits sous la pression de leurs agresseurs et, parfois, du silence imposé par leur famille ou les institutions.

• Après une brève étude pour vérifier la vraisemblance des faits, il convient de s’en remettre aux autorités judiciaires par un signalement court et ne cherchant pas à mener l’enquête à la place des personnes habilitées à cette fin. Cette remise aux autorités, est motivée moralement par le fait que nous pouvons difficilement juger nous-mêmes d’un fait si nous sommes liés au suspect et, d’autre part, parce que l’atteinte grave concerne les interdits fondamentaux, en sorte que c’est la société tout entière qui se trouve lésée, c’est pourquoi il revient d’abord aux autorités publiques de juger et éventuellement de punir. Un procès canonique suivra pour exercer la justice en tant que l’Église elle aussi et la foi qu’elle annonce se trouvent lésées.

• Il est nécessaire de nous aider les uns les autres à prévenir toute forme d’abus d’autorité ou de pouvoir, de confiance et de conscience, d’abus spirituel, d’abus psychologique et sexuel, de mauvais traitements… Pour cela, un travail de relecture à plusieurs est nécessaire afin de réagir aux faits précis, d’être attentifs aux signaux d’alertes et réceptifs aux signaux faibles qui émergent. « Beaucoup parmi les prêtres qui se sont rendus coupables d’actes délictueux mettaient depuis longtemps l’autorité ecclésiale mal à l’aise, mais pour des raisons toutes différentes. Leurs charismes, leurs exigences, les œuvres qu’ils avaient fondées, le milieu dont ils étaient entourés rendaient compliquées leurs relations avec les autres… » (45).

• Quant au fondateur-agresseur, il a à répondre de ses actes terribles devant la justice des hommes. Mais être conduit devant un tribunal pour être jugé puis condamné n’enlève pas le droit au respect. Des psychanalystes chargés d’accompagner tel ou tel interrogent : « Pourquoi n’aurait-il pas le droit au même respect de sa dignité humaine que les autres personnes ? Pourquoi ne pourrait-il pas être sujet de compassion ? » (46).

• Nous ajoutons enfin que, pour un chrétien ou une communauté ecclésiale, le discernement moral s’examine en relation avec un discernement spirituel, d’où l’enjeu de l’humilité du cœur et de l’esprit. Devant la criante réalité, les communautés et nous-mêmes sommes tentés par l’auto-suffisance et l’auto-référentialité. L’écoute et l’accompagnement spirituel des victimes qui le souhaitent, après les procédures judiciaires ou même lorsque les auteurs d’agressions sont décédés, nous permet de chercher avec ces personnes qui, des années après, souffrent encore, comment Dieu demeure présent et bienfaisant dans leur vie abîmée. Cela nourrit notre conscience des péchés de nos communautés et notre humilité. L’homme humble se reçoit du Christ et s’oriente vers le Christ, Maître et Seigneur de sa vie. L’humilité de l’Église, lorsqu’elle s’engage auprès des personnes blessées par de tels abus, est une condition de sa crédibilité car l’humilité caractérise la suite du Christ.

4. La responsabilité de la communauté ecclésiale

Dans la deuxième partie, nous avons tenté de mettre des mots et d’identifier des causes concrètes des abus spirituels ou sexuels dans l’Église, spécialement du fait de personnalités déviantes mais aussi du fait de l’incurie d’un certain nombre d’évêques ou autres responsables ecclésiaux

Le pape Jean-Paul II qui, par ailleurs, a pu lui-même manquer de clairvoyance sur certaines communautés, mouvements ou personnalités ecclésiales, a introduit dans l’enseignement du Magistère l’expression « structures de péché ». Celle-ci est reprise dans le Catéchisme de l’Église catholique(47). Pour Jean-Paul II, ces « cas de péché social sont le fruit, l’accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels. […] Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes. Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux. C’est pourquoi elle ne peut être, par elle-même, bonne ou mauvaise » (48). Jean-Paul II utilisera principalement ce concept de « structures de péché » pour dénoncer les perversions des réalités économiques et sociales, contraires au bien commun 49).

Les péchés personnels qui, accumulés, voire mis en « système », deviennent des structures de péché peuvent être de quatre ordres. Certaines personnes « suscitent ou favorisent l’iniquité, voire l’exploitent », d’autres, « bien que disposant du pouvoir de faire quelque chose pour éviter, éliminer ou au moins limiter certains maux sociaux, omettent de le faire par incurie, par peur et complaisance devant la loi du silence, par complicité masquée ou par indifférence », d’autres encore, « cherchent refuge dans la prétendue impossibilité de changer le monde », enfin, certains « veulent s’épargner l’effort ou le sacrifice en prenant prétexte de motifs d’ordre supérieur ».

Il est facile de transposer ces considérations au scandale des abus sexuels et spirituels au sein de l’Église. Ce n’est plus ici la société (même si les abus sexuels sont aussi malheureusement nombreux dans la société tout entière) qui est marquée par des structures de péché mais bien la communauté des fidèles du Christ en tant que telle. En effet, la cause des abus sexuels commis par des clercs ou autres figures ecclésiales dotées de forte aura est une cause spirituelle, un péché qui aveugle par un auto-référencement monstrueux capable de détruire les plus faibles. Et la communauté ecclésiale, par-delà les personnes elles-mêmes des auteurs, est devenue ce milieu social auto-référentiel ayant favorisé, caché et mal géré des abus. Ces péchés, commis dans la communauté ecclésiale en tant que corps social (familles, parents de victimes, éducateurs,…), pourraient être comparés à ces « péchés sociaux » dont parlait Jean-Paul II, ce qui semble nous autoriser à les appeler « péchés communautaires ».

Sur le premier des quatre ordres de péché générant une « structure de péché », nous pourrions penser que l’Église ne suscite ni ne favorise l’iniquité, à savoir, ici, la violence sexuelle, puisqu’elle la condamne et ne l’a jamais défendue. Mais nous sommes obligés de voir que dans certains lieux, certains séminaires par exemple, ou autour de telle ou telle autorité ecclésiastique extrêmement manipulatrice, il y a eu des formes d’actions favorisant le vice, même de façon discrète, et sous couvert d’un discours public souvent rigide au plan de la morale sexuelle.

L’incurie de certains évêques, supérieurs religieux ou même, en certains cas, de l’autorité romaine est pointée du doigt aujourd’hui et nous avons été obligés de la reconnaître. Que ce soit « par complicité masquée ou par indifférence », ce péché a été commis à bien des reprises. Le « péché par omission » a sans doute été favorisé par une culture laxiste mais aussi par des faiblesses théologiques à propos du statut de la Loi dans le mystère du Salut. Une miséricorde qui fait fi de la justice est caricature de l’amour divin.

La « prétendue impossibilité de changer » a certainement aussi existé. Une fausse spiritualité de la patience que nous avons pointée en est un exemple clair. Jean-Paul II lui-même, dans l’encyclique Sollicitudo rei socialis, a développé le fait que, malgré tout, les structures perverses étant le fruit de décisions personnelles, elles peuvent être défaites par d’autres décisions personnelles, des actes de charité, de décentrement de soi et de mise au service de l’autre (50). À ce titre, l’attention soutenue aux personnes victimes est aujourd’hui indispensable à la capacité de changer de la communauté ecclésiale.

Enfin, la fuite de « l’effort du sacrifice » sous des prétextes apparemment « supérieurs », comme celui de ne pas fragiliser davantage l’Église ou de ne pas troubler la communauté a été, elle aussi, évidente. La défense de la dignité du sacerdoce qui a pu motiver la non-dénonciation a incontestablement pesé. Il est d’ailleurs devenu évident que l’effet attendu par cette lâcheté a été totalement manqué : défendre la dignité du sacrement de l’ordre ne peut faire l’économie d’une justice, qui conduit à sanctionner les prêtres coupables d’avoir abusé de l’autorité reçue de l’Église, provoquant des blessures profondes et irréparables sur des victimes fragiles et innocentes.

Le décentrement de soi peut aussi définir la responsabilité. Si l’on suit la parole du philosophe Emmanuel Lévinas : « C’est d’autrui et non de mon for intérieur que je reçois l’interpellation morale qui m’assigne à la responsabilité… » Cette expression invite donc à opérer un déplacement : nous sommes responsables de nos actes au sens classique mais également responsables des autres, de ceux dont nous avons la charge (enfants, prêtres, salariés, générations futures, frères et sœurs…). Notre responsabilité peut alors prendre trois formes : l’une strictement individuelle (une personne assume la paternité de ses actes devant sa conscience), l’autre relève de la solidarité parce que l’homme est relationnel (il est responsable des autres, de par sa naturelle sociabilité), enfin la troisième forme découle de la précédente. En acceptant les exigences de solidarité humaine et de la fraternité ecclésiale, nous sommes appelés à nous engager dans la société et la communauté ecclésiale. Ici la responsabilité devient participation. Nous nous découvrons …responsables devant les autres, devant le corps social et ecclésial (51).