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À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Derrière la caisse de sa boutique parfumée d’épices, Mahdi, 27 ans, est nerveux, en pilote automatique. « Tout va bien, assure-t-il. On reste ouverts, mais les gens ont peur. » Et lui ? « Je ne me mêle pas de politique, Haïfa est la meilleure ville du monde », dit-il en rendant la monnaie à un client taiseux. L’ambiance est lourde autour du marché de Talpiot, un quartier très mélangé de la cité portuaire et troisième ville d’Israël. Les échanges restent cliniques, les mines fermées et les regards durs.

Souvent présentée comme la capitale de la coexistence, entre juifs, musulmans et chrétiens, Haïfa compte environ 15 % d’habitants arabes, moitié musulmans, moitié chrétiens. Ces Palestiniens d’Israël sont les descendants des 160 000 Palestiniens restés à la création de l’État d’Israël. Une population prise entre deux feux, deux loyautés, depuis l’attaque meurtrière du Hamas et les bombardements israéliens sur la bande de Gaza.

À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Depuis le début de la guerre Israël-Hamas, des panneaux dans la rue indiquent les abris, “shelter” où se réfugier en cas d’alerte à la roquette. Celles-ci sont lancées par le Hamas depuis la bande de Gaza (ici, le 20 octobre 2023 à Haifa en Israël). / Victorine Alisse pour La Croix

« Les Arabes israéliens sont face à un dilemme : bien sûr qu’ils soutiennent leurs frères palestiniens, c’est évident, mais supportent-ils le terrorisme du Hamas ? Je ne pense pas qu’ils s’identifient aux atrocités du 7 octobre », estime Sammy Smooha, professeur émérite de sociologie à l’université de Haïfa et spécialiste des relations entre Arabes et Juifs.

« Ma mère a peur pour moi »

Yael, comme tous les jours, passe acheter quelque chose à manger ou à boire chez Mahdi avant d’attaquer son service. « Le sentiment a changé. On se surprend à avoir peur quand on entend une conversation qu’on ne comprend pas, explique la serveuse juive. Comme je vis dans une ville mixte, ma mère à Tel-Aviv a peur pour moi.Mais on est tous en très bons termes, dit-elle en montrant les marchands arabes d’en face. Je sais qu’ils ne vont pas devenir terroristes du jour au lendemain. Même si je suis sûre qu’il y a des pro-Hamas », ajoute-t-elle. Et puis Haïfa est aussi un front », rappelle Yael, en montrant un panneau « Shelter » (« refuge »). Depuis une semaine, pas un jour ne passe sans que des roquettes soient tirées depuis la frontière libanaise, à une cinquantaine de kilomètres.

À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Sur le marché de Talpiot à Haifa se côtoient les juifs israéliens et palestiniens citoyens d’Israël. / Victorine Alisse pour La Croix

Cette insécurité, Omri la ressent au quotidien : il n’a pas d’abri chez lui et doit, à chaque alerte, transporter sa grand-mère en fauteuil. « On doit l’amener s’abriter dans la cage d’escalier, ce n’est pas facile », sourit ce commerçant arabe de 22 ans. Dans une période où les injonctions de choisir son camp se multiplient, Omri (Omar en arabe) ne tergiverse pas. « Tout ce qu’on veut, c’est que tous nos otages soient de retour. Vive le peuple d’Israël », débite-t-il, conscient que le Hamas a aussi tué, enlevé et blessé des Arabes israéliens dans son expédition meurtrière. « Je suis fier d’être arabe israélien, je préfère tellement vivre ici. Le peuple gazaoui ne prend pas soin de lui. Le Hamas est pire que Daesh », assène le jeune homme, qui tient une échoppe, plus bas dans la ville, sur le flanc du mont Carmel.

« Je suis arabe, il est juif et on est potes ! »

Comme pour se justifier, Omri relate une mésaventure survenue en Cisjordanie occupée, qu’il dit avoir vécue comme une rupture avec la Palestine. « J’étais avec des amis juifs et arabes il y a trois ans, entre Modiin et Jérusalem, et on s’est fait agresser, traiter de traîtres. Ils nous ont dit que nous n’étions pas mieux que des juifs », rapporte-t-il. Intéressé par l’échange, un client lui coupe la parole. « Au moins, ici, on s’occupe bien d’eux, assure Natanel. Tous mes employés arabes me disent qu’ils préfèrent m’avoir comme chef plutôt qu’un Arabe », ajoute ce chef de chantier de 36 ans. Et Omri d’enchaîner : « Je suis arabe, il est juif et on est potes ! »

À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Omri, 22 ans, Palestinien citoyen d’Israël, travaille dans un tabac. / Victorine Alisse pour La Croix

Malgré cette entente revendiquée, les Palestiniens d’Israël sont souvent victimes de discriminations et d’accusations. En mai 2021, alors que d’autres villes mixtes comme Lod ou Acre s’embrasaient, certains responsables politiques juifs, comme Itamar Ben Gvir, alors député d’extrême droite, les avait désignés sans ambages comme des « ennemis de l’intérieur ».

« Les citoyens arabes montrent une retenue exemplaire »

Pour dissiper ce poison de la suspicion, Mansour Abbas, député arabe de la Knesset et chef du parti islamiste Raam, a condamné l’attaque du Hamas le jour même et s’est félicité depuis que « les citoyens arabes montrent une retenue exemplaire ». « Je ne m’attends pas à un embrasement. Les leçons de mai 2021 ont été tirées. Des activistes des deux côtés, juifs et arabes, essaient de prévenir toute tension, confirme Sammy Smooha. Les Arabes israéliens de Haïfa ont beaucoup plus à perdre que ceux d’autres villes mixtes : ils ont un niveau socio-économique plus élevé. Il y a ici des universitaires, des avocats, des médecins, qui ont un très bon niveau de vie, ajoute l’universitaire. D’ailleurs, depuis 1948, ils n’ont jamais rejoint aucune guerre. »

À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Rula, co-gérante d’un restaurant avec son mari, se réjouit de voir que des clients commencent à revenir depuis le début de la guerre. / Victorine Alisse pour La Croix

Chrétienne de Haïfa, Rula essaie de prendre de la distance depuis le restaurant qu’elle tient avec son mari sur le port de la ville. « On voit un sentiment national des deux côtés. Mais les vraies questions sont : qui sommes-nous ? Avec qui voulons-nous vivre ? Ceux qui veulent la paix ou ceux qui veulent la guerre ? », s’interroge-t-elle, très affectée par les événements.

« Je lutte tout le temps avec mon identité »

Son neveu, Elias, lui donne un coup de main au service. Il est arabe israélien. « La tension est évidente, même si cela fait partie de l’ADN de ce pays, sourit cet étudiant en littérature anglaise de 25 ans. Jusqu’au lycée, je n’ai pas vraiment pensé à ce que voulait dire être palestinien. J’ai grandi entouré d’enfants juifs et l’enseignement scolaire ne s’attardait pas là-dessus. Mais je ressens une forte connexion avec la Cisjordanie et Gaza, et quand j’entends dire qu’il faut “raser Gaza”, ça me fait mal », dit-il.

À Haïfa, la crise d’identité des Palestiniens d’Israël

Elias, 35 ans, est originaire de Acre et « met sur un même pied d’égalité le Hamas et l'occupation israélienne ». / Victorine Alisse pour La Croix

Elias était aux premières loges pour voir ce que des affrontements entre juifs et arabes pouvaient donner : en mai 2021, le supermarché de son père à Acre a été détruit par un incendie déclenché par ces heurts. « La polarisation m’inquiète. Avec un gouvernement aussi radical, s’il faut trouver des boucs émissaires, les Palestiniens d’Israël seront les premiers, dit-il.

Évidemment, il y a toujours un mur invisible entre Arabes et Juifs, mais j’aime cette ville et cette vie qui, si elle fonctionne, est parfaite pour moi », reconnaît-il, marquant une pause. « Je lutte tout le temps avec mon identité. La part très israélienne qui est en moi est pour cet État social, ce passeport. Mais s’il y avait un État palestinien fonctionnel, dans lequel les chrétiens ne seraient pas persécutés, je me poserais la question. »

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Un Israélien sur cinq est arabe

« Arabes israéliens » ou « Palestiniens d’Israël », les descendants des 160 0000 Palestiniens restés sur leur terre à la création d’Israël en 1948 représentent 20 % de la population.

Ils ont le droit de vote et dix d’entre eux siègent à la Knesset, le Parlement israélien. Mais plusieurs organisations dénoncent régulièrement les discriminations dont ils sont victimes.

La précédente guerre entre Israël et le Hamas à Gaza, en mai 2021, avait fait tache d’huile dans les villes mixtes, comme Lod et Acre, avec des émeutes meurtrières entre Juifs et Arabes.