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A l’Assemblée, les élus de la nation sont fatigués

Cet article est tiré du Libé spécial auteur·es jeunesse. Pour la quatrième année, Libération se met aux couleurs et textes de la jeunesse pour le Salon du livre de Montreuil qui ouvre ses portes le 30 novembre. Retrouvez tous les articles ici.

Il y a foule cet après-midi au balcon de l’hémicycle, là où le public peut s’asseoir. Des femmes et des hommes de tous les âges scrutent sagement leurs représentants qui, en contrebas, répartis sur les gradins de velours rouge, posent tour à tour leurs questions au gouvernement. Les députés qui prennent la parole sont systématiquement applaudis par les membres de leur groupe politique, légèrement hués par les groupes opposés. Debouts, au centre rayonnant de l’hémicycle, les ministres lisent sans grande passion les réponses inscrites sur leurs fiches, suscitant parfois des réactions bruyantes, souvent des réprobations sèches. Tout en haut, le public ne bouge pas. Muet, il regarde. Comme hypnotisé par ce jeu complexe et minuté de postures, de réponses techniques, de provocations mesurées. Il observe ce match aux règles sans cesse légèrement enfreintes par les députés (cris forcés, agitations appuyées, tirades pour couvrir celui qui parle), mollement arbitré par la présidente de l’Assemblée qui, comme chaque jour, est entrée au son des roulements de tambour de la Garde républicaine (mardi, des lycéens filmaient son arrivée avec leurs portables). J’aimerais qu’on leur demande, à ces étudiants, à ces retraités, à ces curieux bigarrés du balcon, ce qu’ils pensent de leur journée à l’Assemblée nationale.

Avant les questions au gouvernement, ils ont peut-être déambulé (encadrés par des personnels assermentés), dans le dédale du Palais-Bourbon : hautes statues noires et luisantes dans les grandes salles vides, huissiers en queue-de-pie glissant silencieusement entre les portes, panneaux ornés de faux marbre et de marqueteries, plafonds peints représentant des hussards en armes et d’étranges magistrats flottants. Lustres allumés, lustres à pampilles, lustres rythmant les salles, dialoguant avec la brillance des parquets et des carrelages passés à la cire, le tout baignant dans une douce odeur de miel. Les visiteurs ont les sens éblouis et, sans doute, l’esprit légèrement tourneboulé.

Petites manœuvres

Je me sens moi-même un peu perdue dans ce lieu vivant de la République, dont j’ignore pratiquement tout des rouages et des codes. Je remarque que le costume de député se porte serré à la jambe et très cintré à la taille. Il me semble que les hommes font davantage assaut de coquetterie (dans l’étroite limite du bleu marine et de la cravate) que les femmes, qui jouent profil bas ; talons plats, cheveux lissés, jupe sombre sous le genou.

Le badge de presse dont j’ai hérité pour la journée grâce à Libération m’a permis d’entrevoir un autre ballet avant la grande performance des questions au gouvernement : ce mardi matin, j’ai assisté aux «points de presse» animés par les représentants des différents groupes politiques. Au programme du matin et par salves chronométrées de quinze minutes devant les journalistes : le groupe LFI-Nupes, le groupe Gauche démocratique et République, le groupe Liberté, indépendants, outre-mer et territoires, le groupe socialiste, puis le groupe Les Républicains.

De ces courtes interventions de députés au verbe déterminé et articulé, il ressort un malaise général : les élus de la nation sont fatigués. On le serait à moins, quand ils nous expliquent que les journées à l’Assemblée se prolongent régulièrement au-delà de minuit et se terminent parfois à 2 ou 3 heures du matin. La situation actuelle de l’Assemblée, sans majorité claire, sans culture du compromis entre les groupes, est affectée par le fameux recours au 49.3 qui cloue le bec et interdit les discussions fructueuses. Il en résulte de la frustration et un manque criant de temps forts à l’Assemblée : l’obstruction est une stratégie. Une succession de petites manœuvres, une pluie de textes anodins, un manque cruel de grands débats d’idées. Un gouvernement retranché derrière ses avantages institutionnels pour éviter d’apprendre, au contact des autres.

Petites batailles d’ego

Qu’ils soient entrés une journée ou plus dans le Palais-Bourbon ou qu’ils n’y aient jamais mis les pieds, les Français sentent bien cette absence de souffle et de vision au cœur de notre démocratie actuelle. Les médias sont entraînés dans ce jeu pervers de la petite attaque, de l’annonce de dernière minute, du dialogue de sourds. C’est un gâchis qui vient du fonctionnement de notre Ve République, faite pour les chefs et la majorité écrasante : comme il n’existe plus de chef tout-puissant ni de majorité écrasante, il ne reste que de petites batailles d’ego.

Tout cela vient peut-être aussi, plus profondément, de notre incapacité à dialoguer, à concéder, sans avoir le sentiment futile de perdre quelque chose, d’être «battu». Si nous apprenions dès l’école à développer oralement des arguments, à écouter les opinions adverses et à chercher un terrain sain d’entente, nous aurions peut-être une vie démocratique en meilleur état et plus attractive pour les pauvres citoyens malmenés que nous sommes. Passer une journée à l’Assemblée nationale me conforte dans l’idée que nous sommes une nation qui se fait mal à elle-même à force de vieilles rigidités et de faiblesse machiste. Nous manquons de fluidité.

De toute façon, tout cela se sent dès l’arrivée dans le quartier. Qui prend plaisir à se promener dans ces grandes avenues autour du Palais-Bourbon, minérales, trop grandes, battues par les vents ? On s’y sent mal, comme dans un vêtement trop lâche. Trop de fausse grandeur et pas assez de véritable circulation pour les êtres. C’est toujours ce même effet, quand je m’approche de l’Assemblée nationale.