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A la frontière avec l’Azerbaïdjan, des bergers arméniens veillent

En maillot de corps, Ludwig zigzague entre les genêts. Pour descendre jusqu’à son fortin en tôle, il faut se baisser, éviter d’être repéré. Les soldats azerbaïdjanais ne sont qu’à quelques centaines de mètres, de l’autre côté d’un ravin.

Depuis la reprise des tirs d’artillerie il y a deux semaines dans les alentours, ce vigoureux berger de 60 ans passe ses nuits à surveiller « l’ennemi » à la jumelle. Alina, la femme de ce vétéran des trois précédentes guerres entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, le chambre à longueur de journée : à force d’angoisse, les rides de Ludwig sont devenues des crevasses. Alina, quant à elle, conjure le stress en cassant des noix, et tant pis si elles sont encore vertes.

À Kornidzor, mouchoir de poche d’un millier d’habitants collé à l’Azerbaïdjan, les anciens ont connu la paix, mais ils n’en parlent plus. Les trois précédents conflits avec Bakou avaient comme théâtre la région contestée du Haut-Karabakh, de l’autre côté des montagnes. Mais depuis l’automne 2020 et la dernière guerre perdue par l’Arménie, la frontière a reflué jusqu’au pied de ce village. «Et l’appétit des Turcs (nom donné aux Azerbaïdjanais, NDLR) n’est jamais rassasié», augure Ludwig autour d’un café après sa nuit de vigie.

« L’armée manque d’effectifs »

Au début de la campagne azerbaïdjanaise en territoire arménien, le 12 septembre, les femmes et les enfants ont fui vers Erevan, la capitale, à quatre heures de route vers le nord-ouest. Le cessez-le-feu, après trois jours de combats, semble tenir. Pour autant, les hommes de Kornidzor ne baissent pas la garde. Équipée d’armes et de pièces d’uniformes récupérés dans les greniers, cette milice se relaie chaque jour à l’avant-poste de Ludwig.

Depuis deux ans, l’hôtel de ville a été transformé en caserne pour les soldats de l’armée arménienne. Un fermier ventru y assure la liaison entre les gradés et la quinzaine de miliciens de Kornidzor. «L’armée manque d’effectifs et ne peut pas se battre seule », justifie-t-il. Lui a perdu 30 % de ses terres avec la nouvelle frontière.

Il crache au sol quand il parle des « gens d’Erevan », généraux et politiciens, tenus ici pour responsables de la débâcle de 2020. La dernière guerre a emporté quatre jeunes conscrits du village. Leurs tombes font face aux montagnes. Des habitants y déposent chaque semaine des fleurs en plastique et des drapeaux arméniens.

Depuis sa victoire, Bakou exige la création d’un corridor reliant l’Azerbaïdjan à son enclave du Nakhitchevan, à l’ouest. Interrompue par les combats début septembre, la commission chargée du tracé de la frontière doit reprendre ses travaux en novembre – si le cessez-le-feu tient jusque-là.

Mauvaise nouvelle de plus pour les gens de Kornidzor : des champs au nord du village devront être rasés pour couler l’asphalte de la future route. Et personne ne souhaite « croiser des Turcs » aux abords du village.

Si les moutons pouvaient parler

Ou plutôt recroiser. Car « l’ennemi » vivait jadis à Kornidzor. L’Union soviétique était encore debout et les frontières n’existaient que sur les cartes épinglées aux murs en liège des administrations. Ludwig était jeune, mais d’aussi loin qu’il se souvienne ils déjeunaient ensemble, vivaient côte à côte. « Les Turcs gardaient nos moutons, un travail sous-payé, mais personne ne s’en plaignait. » Ses cicatrices racontent une autre histoire, celle d’un impossible retour en arrière.

Si ses moutons – environ 300 têtes – pouvaient parler, ils ne diraient pas mieux. Il y a deux ans, la moitié de leurs pâturages sont passés de l’autre côté de la frontière. Le 13 septembre, en plein combat, le fils de Ludwig s’est fait voler le troupeau par les soldats azerbaïdjanais. Ludwig a posté des demandes de compensations financières aux autorités d’Erevan. Sans réponse. La paix ne fait pas toujours des heureux. À Kornidzor, elle semble avoir été enterrée avec les quatre gamins tombés en 2020.

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Près de 300 morts en trois jours

Dans la nuit du 12 au 13 septembre, l’armée azerbaïdjanaise a lancé une opération militaire contre l’Arménie, à l’issue de laquelle plusieurs localités proches de la frontière ont été bombardées.

Les affrontements ont fait près de 300 morts, avant qu’un cessez-le-feu soit établi le 14 septembre. Mais la situation reste tendue : trois Arméniens ont encore été tués le 28 septembre dans de nouveaux affrontements frontaliers, ont fait savoir les autorités arméniennes.

Ce sont les combats les plus violents depuis la guerre de l’automne 2020, au cours de laquelle environ 6 500 personnes ont perdu la vie, dont plus de 3 825 soldats arméniens.