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Abus - “Agir au regard du réel, démasquer les faux discours” et “poursuivre la recherche de la vérité”

SOMMAIRE

Préface à la contribution de la commission doctrinale

Avant-propos

L’arbre et ses fruits

1. Comprendre les comportements pervers pour mieux les combattre

→ Qu’est-ce qu’un pervers ?

→ La difficulté à démasquer un pervers

→ Pallier l’absence de sentiment de culpabilité chez le pervers

→ Ce qui rend quelqu’un pervers

2. Pourquoi des perversions si fréquentes dans l’Église ?

→ Considérations contextuelles

→ Des questions graves pour l’Église

→ L’attrait des pervers pour l’univers spirituel et ecclésial

3. Actes de perversion et devoir envers les victimes, quel discernement moral ?

→ La personne, ses actes et sa responsabilité

→ Les interdits fondateurs

→ Conscience morale et discernement

→ La responsabilité de la communauté ecclésiale

4. L’arbre aux racines mauvaises et aux bons fruits, approche biblique et spirituelle

→ Ne pas confondre les œuvres et les fruits

→ Union à Dieu et liberté de l’homme

→ Quels sont les signes spirituels du mensonge et du spiritualisme ?

→ En devenir d’éternité

5. Prolongement

PRÉFACE À LA CONTRIBUTION DE LA COMMISSION DOCTRINALE

Depuis l’an 2000, plusieurs fondateurs de mouvements ecclésiaux ou de communautés qui portaient des promesses de renouveau de l’Église et de la vie chrétienne ont été démasqués comme étant des prédateurs sexuels redoutables. Le plus emblématique à l’échelle mondiale est Marcial Maciel Degollado, fondateur des Légionnaires du Christ ; nous connaissions en France le frère Ephraïm, alias Jo Croissant, à l’origine de la Communauté du Lion de Juda et de l’Agneau immolé, devenue les Béatitudes. Après la mort du père Marie-Dominique Philippe, fondateur des Frères de Saint-Jean, des Sœurs apostoliques et des Sœurs contemplatives, des voix courageuses se sont fait entendre pour dénoncer les actes graves dont il s’était rendu coupable au long de sa vie, abusant de sa position de fondateur et de « père spirituel ». L’année 2020 a été en France particulièrement douloureuse avec les découvertes faites sur la vie de Jean Vanier, fondateur de L’Arche, et sur les mœurs et la doctrine des pères Thomas et Marie-Dominique Philippe.

Une question s’est imposée peu à peu aux évêques et à tous les chrétiens : tant la Communauté des Béatitudes que les Frères de Saint-Jean que d’autres œuvres du même genre ont représenté pour beaucoup d’hommes et de femmes des manières stimulantes de vivre la foi chrétienne, un renouvellement de leur relation au Christ, un accès neuf à la vie dans l’Esprit Saint, de sorte que ces nouvelles réalités ecclésiales ont obtenu les encouragements des autorités ecclésiales, souvent cependant pas unanimes. Il y eut les fidèles fervents, prêts à répondre à l’appel du Christ et à se laisser entraîner par le souffle de l’Esprit et les fidèles soupçonnés de manquer de foi et de préférer rester engoncés dans les structures vieillies et parfois asséchées, coupées des sources vives ; il y eut les « bons » évêques favorables et les « moins bons » sceptiques. Aucun de ceux-ci n’aurait même supposé les comportements sexuels ou les capacités d’emprise des fondateurs qu’ils tenaient à distance pour d’autres raisons, plus théologiques ou spirituelles, non dénuées d’idéologie. Plus généralement, au-delà du cas des fondateurs, les agressions sexuelles commises par des prêtres sont le plus souvent le fait de prêtres estimés, qui stimulaient la vie chrétienne de ceux et celles qu’ils rencontraient, qui avaient « réveillé » leur paroisse, ouvert des âmes à la vie de la grâce et à l’espérance du Christ.

À l’heure où les méfaits des uns ou des autres sont dévoilés, la question tragique peut se préciser encore : comment de bons fruits ont-ils pu être portés par des hommes que l’on doit bien reconnaître avoir été des pervers ? Comment des œuvres pleines de vie qui ont fortifié des jeunes et des moins jeunes, aidés des personnes nombreuses à construire leur vie dans l’amour du vrai, du bien et du bon, ont-elles pu naître du charisme d’un homme à la personnalité dissociée, capables de causer tant de mal à quelques-uns ou quelques-unes qu’il captait en prétendant en faire ses privilégiés, les confisquant des mains du Christ au moment même où il prétendait les rapprocher de lui ? La parole du Christ paraît pourtant claire : « Méfiez-vous des faux prophètes qui viennent à vous déguisés en brebis, alors qu’au-dedans ce sont des loups voraces. C’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez. Va-t-on cueillir du raisin sur des épines, ou des figues sur des chardons ? C’est ainsi que tout arbre bon donne de beaux fruits, et que l’arbre qui pourrit donne des fruits mauvais. Un arbre bon ne peut pas donner des fruits mauvais, ni un arbre qui pourrit donner de beaux fruits. Tout arbre qui ne donne pas de beaux fruits est coupé et jeté au feu. Donc, c’est à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Mt 7, 15-20).

Mais, en l’occurrence, il y a bien des raisons de juger les fruits bons, parfois même excellents, alors que l’arbre est plus que mauvais. L’Assemblée plénière des évêques, sur la suggestion du Conseil permanent, a confié à sa Commission doctrinale le soin de réfléchir à ce sujet, tout au moins de préparer un schéma de réflexion. Je remercie de tout cœur Mgr Laurent Camiade, évêque de Cahors, qui préside cette commission depuis deux ans, et les membres de la commission : Mgr Bouilleret, archevêque de Besançon, Mgr Pierre-Marie Carré, archevêque de Montpellier, Mgr Jean Legrez, évêque d’Albi, Mgr Benoît Bertrand, évêque de Mende, Mgr Alexandre Joly, évêque auxiliaire de Rennes, et le père Emmanuel Coquet, secrétaire général adjoint, d’avoir relevé ce défi douloureux. Le texte issu de leurs auditions et de leurs réflexions ne prétend pas apporter une réponse définitive à cette énigme qui participe assurément du mystère d’iniquité. Il ouvre l’intelligence malgré tout et la fortifie pour qu’elle ose affronter ce drame douloureux et y apporter un peu de lumière et, par là même, un peu d’espérance. Les chrétiens n’ont pas fini de méditer ce fait tragique que, malgré la sanctification reçue du Christ, ils continuent à être des pécheurs, c’est-à-dire des semeurs de mort, et il leur faut, il nous faut y ajouter que même des ministres de la grâce du Christ peuvent devenir des porteurs de mort au cœur de l’acte même de leur ministère. C’est le prix à payer pour aider l’humanité à regarder la force du mal qui s’agite en elle et souvent la captive, et lui apporter l’espérance que, pourtant, « Dieu est amour », et que nul ne peut être arraché de la main du Père (Jn 10, 29).

Mgr Éric de Moulins-Beaufort
archevêque de Reims,
président de la Conférence des évêques de France