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Au Kirghizstan, l’Union eurasiatique à l’épreuve de la guerre en Ukraine

Finalement, Vladimir Poutine participera bien au sommet de l’Union économique eurasiatique, ce vendredi 9 décembre au Kirghizstan. Il y a quelques jours, le journal local Vetcherny Bichkek semait le doute en se disant sûr « à presque 100 % » que le président russe ne s’y rendrait pas – la faute à de surprenantes frappes ukrainiennes sur des aérodromes des régions de Saratov et Riazan, loin dans la profondeur du territoire russe. La prédiction ne s’est pas matérialisée. Elle illustre cependant à sa façon comment la guerre en Ukraine bouscule les instances multilatérales dominées par la Russie dans l’espace post-soviétique.

L’Union économique eurasiatique (UEEA), souvent abrégée en Union eurasiatique, n’a pas la notoriété de son inspiratrice bruxelloise. Fondée en 2014, elle rassemble la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et l’Arménie autour de la Russie pour un projet d’harmonisation normative et douanière afin de créer un marché commun. Pour ses membres, l’UEEA concrétise les efforts entrepris depuis la chute de l’Union soviétique pour remédier à la désintégration économique de ces pays qui, jusqu’en 1991, étaient des républiques constitutives de l’URSS, explique l’économiste Julien Vercueil. Mais cette structure a aussi une portée géopolitique : « L’UEEA, avec d’autres organisations comme la Communauté des États indépendants (CEI) et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), a été créée dans le but, pour la Russie, de sanctuariser l’espace post-soviétique, qu’elle considère comme sa zone d’influence historique », décrypte Lukas Aubin, directeur de recherches à l’Institut des relations internationales et stratégiques (Iris).

Dans l’orbite russe

Depuis sa fondation, l’UEEA a connu des résultats mitigés. Malgré une progression de leurs volumes, les échanges commerciaux entre membres de l’Union eurasiatique ne représentent toujours que 14,6 % du total des échanges de ses pays membres en moyenne, soit une évolution quasi nulle depuis dix ans. L’union douanière a, entre autres, été mise à mal par le rétablissement de certains contrôles douaniers, remarque Julien Vercueil. Elle pâtit également d’une confiance qui demeure faible entre ses participants, du fait notamment de décisions prises par la Russie au nom de l’Union sans en informer ses membres.

Plus fondamentalement, l’Union eurasiatique demeure orpheline de l’Ukraine, qui a tourné le dos à ce projet après la révolution de 2014 et l’arrivée au pouvoir de dirigeants proeuropéens. « Sans l’Ukraine, l’UEEA est un groupe boiteux où la puissance économique de la Russie n’est équilibrée par celle d’aucun autre pays », affirme Emil Avdaliani, directeur de recherches au think tank géorgien Geocase. D’après lui, l’invasion de l’Ukraine est également motivée par la volonté de ramener Kiev dans l’orbite économique russe – donc dans l’UEEA.

À défaut d’y parvenir, l’« opération militaire spéciale » lancée le 24 février 2022 a approfondi les difficultés de l’Union eurasiatique. Les sanctions occidentales ont en effet bouleversé les flux commerciaux dans la région, en même temps qu’elles poussaient les pays membres de l’Union à prendre leurs précautions pour éviter des sanctions secondaires. « L’Union eurasiatique présentera sans doute moins d’intérêt pour les pays qui en sont membres », confie une source diplomatique, selon laquelle l’invasion de l’Ukraine les prive d’un argument auparavant majeur pour attirer des investissements étrangers, à savoir l’accès facilité au marché russe. « Je ne pense pas que ces pays chercheront à sortir de ces “orbites” russes que sont l’UEEA et l’OTSC, mais ils ont pris acte de la guerre en Ukraine, et veulent diversifier leurs partenariats. »

Perte de statut de la Russie

Les difficultés de l’UEEA se conjuguent avec celles rencontrées par les autres organisations régionales coiffées par Moscou. L’OTSC, alliance militaire régionale structurée autour de la Russie, est en crise du fait de de son absence de réaction aux affrontements frontaliers depuis l’été entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, et entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Des quatre pays, seul ce dernier n’est pas membre de l’OTSC.

Une inaction qui a poussé le président du Kirghizstan Sadyr Japarov à bouder le sommet de la CEI à Astana à la mi-octobre. Cette rencontre restera d’ailleurs dans les mémoires pour la vive admonestation assenée à Vladimir Poutine par le président du Tadjikistan, Emomali Rahmon, demandant que la Russie témoigne du « respect » envers les pays d’Asie centrale. « Ce n’est pas encore la rupture entre ces pays et Moscou, observe Lukas Aubin. Mais on voit dans ces événements des signes de la perte de statut de la Russie. »