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«Caduque» : en Égypte, la discrète référence d’Emmanuel Macron à Yasser Arafat

FOCUS - Le président français a utilisé le même mot que le patron de l’OLP le 2 mai 1989 quand il a voulu faire une concession floue sur la polémique de la «charte nationale palestinienne» qui refusait l’existence d’Israël.

Des mots qui résonnent de façon particulière dans certaines circonstances. Ainsi en est-il de l’adjectif «caduque», qui se prononce volontiers avec un accent palestinien. Emmanuel Macron ne l’a pas oublié, ce mercredi 25 octobre, lors de sa brève visite en Égypte. «Ce n’est pas parce que l’idée [de deux États] est vieille qu’elle est devenue caduque», a déclaré le chef de l’État qui a rencontré son homologue égyptien, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi au Caire. On ne peut douter que le président de la République, en prononçant cette phrase, gardait à l’esprit une page marquante de l’histoire entre la France et la Palestine, et usait dès lors d’un langage diplomatique tout trouvé.

Le 2 mai 1989, Yasser Arafat, le patron de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et principale figure de la cause palestinienne, est à Paris - sa première visite quasi-officielle -, où il rencontre le président de la République d’alors, François Mitterrand. Le locataire de l’Élysée, sensible au sort des Palestiniens et attaché - comme tous les présidents français à la «solution à deux États» - a invité le leader palestinien à «mettre au net» la charte nationale palestinienne de 1964, révisée en 1968. Le texte fondateur de l’OLP ne passe pas auprès d’Israël et de ses soutiens car il mentionne l’objectif d’«éliminer le sionisme de la Palestine» en son article 15. «La libération de la Palestine éliminera la présence sioniste et impérialiste», ajoute l’article 22. L’article 19 rejette également «le partage de la Palestine en 1947» (voté par l’ONU, accepté par Israël mais refusé par les États arabes protagonistes), précisant que «l'établissement de l'État d'Israël sont entièrement illégaux».

« Vous avez fait les neuf dixièmes du chemin »

François Mitterrand à Yasser Arafat

Sur cette base, aucun dialogue n’est possible entre l’OLP et l’État hébreu... Or, le 14 décembre 1988, à Genève, Yasser Arafat a annoncé renoncer au terrorisme et accepté le principe de négociations de paix avec Israël. Quelques semaines plus tôt, le 15 novembre lors du Conseil national palestinien d'Alger, l’OLP a accepté les résolutions 242 et 338 votées par le conseil de sécurité des Nations unies, faisant un pas essentiel vers la reconnaissance de l’État d’Israël, tout en proclamant un État de Palestine, reconnu par 89 États.

François Mitterrand, qui veut un «geste» à l’endroit d’Israël, mais aussi des opinions occidentales percevant encore largement l’OLP comme une organisation terroriste, a réussi à avoir l’oreille d’Arafat. Les deux hommes se rencontrent à l’Élysée. «Vous avez fait les neuf dixièmes du chemin. Faites le reste. Votre charte (rejetant l'existence d'Israël) est une charte de combat. Et votre combat n'est pas terminé. Mais pourquoi ne pas dire que la charte sera caduque dans l'hypothèse de la paix ?», lance François Mitterrand à Yasser Arafat. Ce dernier ne répond pas tout de suite... Il est relancé le soir même par le ministre des Affaires étrangères français, Roland Dumas. À la télévision, le chef palestinien, pourtant peu familier du procès, lâche enfin le mot tant attendu à propos de la charte : «caduque». «What does it mean ?», demande un journaliste anglophone. «You can translate it from Larousse», répond par une pirouette Yasser Arafat. Il n’en dira pas plus... Le mot de 7 lettres est volontairement flou... Prenons-le au pied de la lettre : «qui ne dure qu’un temps», est-il écrit dans le dictionnaire cité par le leader palestinien, qui considère que la charte de l’OLP n’a pas de valeur juridique et qu’il n’est pas nécessaire de l’abroger formellement.

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À ses yeux, une simple promesse verbale suffit, mais Israël voit les choses différemment. De l’autre côté non plus, les Palestiniens les plus radicaux sont ulcérés. «Sa concession sera rejetée par le ’camp du refus’ palestinien, notamment Georges Habache, et plus violemment encore Ahmed Jibril, qui préconise pas moins que de tuer le président de l'OLP», rappelle L’Orient-Le-Jour. La controverse sur la charte palestinienne n’est pas encore près de s’achever. Il faut attendre le 21 avril 1996 pour que le Conseil national palestinien abroge enfin formellement les articles rejetant l’existence d’Israël.

En somme, «le terme "caduc" est une trouvaille diplomatique qui permet à Arafat de ménager l'opinion palestinienne (...) Avec le recul, l'audace d'Arafat, mort en 2004, aura permis de tourner une page, celle du "refus d'Israël" par le mouvement nationaliste et laïc palestinien, mais n'aura pas débouché sur une paix durable», écrivait Le Monde en 2009. Emmanuel Macron l’avait sans doute en tête, ce mercredi au Caire. Après avoir visité Israël mardi, il est allé à la rencontre du roi de Jordanie et du président égyptien, afin de parler aussi aux puissances arabes régionales. Il fallait à Macron soutenir l’État hébreu tout en ménageant l’autre bord, rappeler le droit d’Israël de se défendre tout en rappelant la volonté française officielle de ne pas abandonner la solution à deux États, qui paraît aujourd’hui plus loin que jamais. Le «caduque» d’Arafat aura marqué les esprits, sans vraiment changer l’histoire. Emmanuel Macron aura sans doute du mal à faire mieux.