Un an jour pour jour après le crash de l’avion transportant Emiliano Sala et Dave Ibbotson, l’enquête sur les causes de l’accident est loin d’être close, tout comme la polémique du non-paiement du transfert par Cardiff. 20 Minutes tente de vous résumer les dernières interrogations sur la disparition de l’ancien attaquant du FC Nantes.

Sait-on pourquoi et comment l’avion s’est écrasé ?

Toujours pas. Depuis que l’épave du Piper Malibu N264DB a été retrouvée le 3 février dernier à 68 mètres de profondeur au large de Guernesay, à quelques dizaines de mètres du dernier contact radar connu, l’AAIB britannique, pour Air Accident Investigation branch (l’équivalent du BEA), a publié plusieurs rapports officiels sur l’accident. Le 25 février, Geraint Herbert, l’inspecteur chargé de l’enquête au sein de l’AIBB, expliquait que l’appareil remplissait toutes les conditions pour effectuer le vol de nuit entre Cardiff et Nantes. Sorti d’usine en 1984, l’avion disposait d’un certificat de vol valable jusqu’en 2012 et avait fait l’objet d’une révision quelques semaines avant le crash en novembre 2018.

Les débris du Piper Malibu ont été localisés le 3 février 2019.
Les débris du Piper Malibu ont été localisés le 3 février 2019. - HO / AFP / AAIB

Le dernier point d’étape sur l’enquête remonte au 14 août dernier. Dans un rapport beaucoup plus bref, l’AIBB révélait qu’Emiliano Sala et Dave Ibbotson, le pilote, ont été exposés à des niveaux extrêmement nocifs de monoxyde de carbone peu avant que l’avion ne s’abîme en mer. Un gaz mortel à forte dose, surtout quand il est associé à de l'hémoglobine pour former le COHb, du nom de la substance retrouvée lors des analyses toxicologiques menées sur la dépouille d’Emiliano Sala. Un taux de saturation de 58 %, quand la science considère qu’un seuil de 50 %, potentiellement mortel, peut entraîner perte de conscience ou crise cardiaque.

Comment ce gaz inodorant, produit par les moteurs à piston mais normalement évacué hors de l’appareil par le système d’échappement, a-t-il pu pénétrer à l’intérieur ? L’AIBB évoque « une mauvaise étanchéité de la cabine ou des fuites dans les systèmes de chauffage et de ventilation », tout en expliquant que son personnel continue d’enquêter « sur tous les facteurs qui ont pu contribuer à l’accident ».

Quand sera rendu le rapport final de l’AAIB ?

Question naturelle au regard ce qui a été expliqué ci-dessus. Une audience préliminaire (pre-inquest review dans le système de justice britannique) s’est tenue le 6 novembre dernier à Bournemouth, puisque le corps de Sala avait été rapatrié à l’époque sur la côte maritime du Dorset avant d’être inhumé en Argentine. Représentée par l’avocat Matthew Reeve, du cabinet londonien Hickman & Rose, la famille y a déploré que l’épave de l’avion n’ait jamais été repêchée pour contribuer à éclaircir les raisons de l’accident. L’opération est désormais impossible.

Le chasseur d’épave David Mearns, celui qui avait retrouvé le Piper Malibu grâce à la cagnotte financée entre autres par de nombreux footballeurs en activité, aurait fait un nouveau repérage à la fin octobre 2019, établissant que les restes de la carlingue étaient désormais disséminés sur plusieurs kilomètres. « Les restes de l’épave ne sont plus situés à l’endroit de leur découverte, et la plupart des débris ne devraient pas rester en place très longtemps », regrettait Matthew Moore à la Coroner Court de Bournemouth.

Lui aussi présent à l’audience, Geraint Herbert a répondu que les conditions n’étaient pas réunies au moment de la découverte de l’appareil pour que les plongeurs puissent travailler en toute sécurité. L’inspecteur de l’AAIB a ajouté qu’il estimait que la récupération des débris ne serait pas d’un grand secours à l’enquête sur les causes du crash : « Nous avons décidé à l’époque [au mois de février] que nous ne retournerions pas sous l’eau, et rien de ce que j’ai vu ou lu depuis n’a altéré cette conviction qu’il n'était pas nécessaire de remonter l’avion ».

Les conclusions de l’AAIB sont tout de même attendues avant la prochaine audience, prévue le 16 mars prochain. Contacté par 20 Minutes, Geraint Herbert n’a pas souhaité donner suite à notre demande d’interview sur les dernières avancées de l’enquête. Crispin Orr, inspecteur-chef à l'AAIB, nous a tout de même fait parvenir la déclaration suivante:

«L'AAIB a conduit une enquête approfondie. Tous les facteurs techniques, opérationnels, organisationnels et humains qui ont pu contribuer à l'accident ont été étudiés. Nous avons travaillé en coordination étroite avec le fabricant de l'appareil et le conseil national de la sécurité des transports aux Etats-Unis. L'AAIB a publié deux rapports intermédiaires sur les causes de l'accident, le premier avec des informations factuelles, le second avec des explications médicales à propos de l'exposition au mononyde de carbone. Notre enquête est désormais à un stade avancé, et notre rapport définitif devrait être publié à la fin du mois de mars 2020». 

A-t-on retrouvé le corps de Dave Ibbotson ?

Non, et c’est un non qui semble définitif, malheureusement. Dans son rapport du 25 février, l’AAIB indique « qu’en dépit de recherches fouillées autour des restes de l’épave, aucune trace du second occupant de l’appareil n’a pu être retrouvée ». La famille du pilote a bien à son tour imaginé une cagnotte pour poursuivre les rechercher, mais les 250.000 euros de dons n’ont rien changé. La dépouille de ce père de famille de 59 ans est restée introuvable.

Alors que plusieurs médias britanniques ont remis en cause les qualités de pilote de David Ibbotson, la BBC avançant par exemple que sa licence privée ne l’autorisait pas à voler de nuit en raison de son daltonisme, un livre paru il y a quelques jours ose une théorie surprenante, à la limite du complotisme. Et si Ibbotson avait survécu ? Le journaliste britannique Harry Harris, collaborateur du Telegraph sur l’affaire et auteur réputé de l’ouvrageThe killing of Emiliano Sala, uniquement disponible en anglais, s’explique :

« Le choix des mots est important. Ce n’est pas un meurtre, mais ce n’est pas tout à fait un accident non plus. Ibbotson était moitié DJ, moitié plombier, moitié pilote amateur. De plus, il y avait contre lui quatre procédures lancées pour recouvrement de dettes. Et c’est lui qu’on choisit pour transporter un joueur qui vaut 20 millions d’euros ? En plus, il s’avère que c’était un excellent parachutiste. L’avion était sensé être saturé de monoxyde de carbone, et on ne le retrouve pas dans l’appareil ? Est-ce qu’il a pu s’éjecter avant le crash ? Je ne dis pas que c’est ce qu’il s’est passé, mais ça fait partie des idées qui m’ont été soumises au cours de cette enquête »

Interrogé par 20 Minutes, David Barker, capitaine du port de Guernesay et reponsable des opérations de secours en janvier dernier, se montre plus que sceptique : « Pourquoi nous n’avons pas trouvé de restes de lui, c'est difficilement explicable. Mais il a touché l’eau à très grande vitesse et le nez en premier donc il a été sujet à une pression énorme au moment de l’impact. Soit il a été éjecté à ce moment-là, soit il a été brisé puis son corps serait sorti de l’avion une fois dans l’eau. Ça arrive que des corps réapparaissent de l’eau après six à huit mois, parfois même plus. Mais je ne pense pas, après un an, qu’on puisse le retrouver »

Une enquête va-t-elle être ouverte pour homicide involontaire ?

En parallèle de l’enquête technique sur les causes du crash, la police du Dorset continue son travail de renseignement pour savoir s’il y a lieu de déclencher une procédure pénale pour homicide involontaire. C’est là qu’entre en scène David Henderson, le pilote originellement sollicité par l’agent Willie McKay pour transporter Emiliano Sala de Nantes à Cardiff.

L’homme de 64 ans a été arrêtée le 20 juin dernier avant d’être remis en liberté. Selon nos informations, son nom apparaissait dans des documents administratifs le jour du départ de l’avion, ce qui aurait attesté de sa présence à Nantes. Une localisation que le pilote expérimenté a toujours niée, les caméras de sécurité ne montrant que deux personnes sur le tarmac avant le décollage, Ibbotson et Sala. Selon la version de Willie McKay, il s’agirait d’une confusion liée au fait que David Henderson avait prêté sa carte bleue à Dave Ibbotson, à qui il avait sous-traité le vol pour une raison inconnue, le temps de son séjour en Bretagne. L’homme, plusieurs fois employé par l’agent britannique avant l’affaire Sala, n’a jamais répondu aux médias.

« Des documents attestent que c’est lui qui devait piloter cet avion, assure Harry Harris. Pouquoi est-ce qu’il n’est jamais monté à bord ? On ne sait pas ce qu’il a dit à la police, mais on sait en revanche qu’il a refusé de collaborer avec Cardiff quand le club a voulu lui poser des questions sur le vol ». Sollicitées, les autorités policières de Bournemouth, qui n’ont entendu personne en dehors de ce fameux David Henderson, n’ont pas souhaité donner plus d’informations. « Il n’y a aucune avancée de l’enquête à ce stade et aucune date butoir pour faire aboutir nos recherches »

Nantes va-t-il être payé un jour par Cardiff ?

Passé le temps de la sidération puis du recueillement, les enjeux financiers n’ont pas tardé à (re)prendre le dessus. Emiliano Sala a coûté près de 20 millions d’euros à Cardiff, qui a rapidement exploré toutes les voies juridiques pour retarder le paiement en trois versements, selon le deal conclu avec le FC Nantes. Saisie par les deux parties, la Fifa a fini par choisir son camp, sommant le club gallois de se conformer à ses engagements sous peine d’être interdit de mercato.

Tous les arguments avancés par Cardiff ont été rejetés début novembre par la commission des Statuts du joueur, qui a notamment tranché sur la validité du contrat de l’Argentin. A partir du moment où la ligue galloise avait rentré tous les documents nécessaires à la qualification de Sala 2h avant qu’il ne monte dans le Piper Malibu, « le transfert du joueur doit être considéré comme conclu de manière valable par les deux parties. Par conséquent, Sala était bien un joueur de Cardiff ».

Relégué en 2e division, le club gallois a rapidement fait appel auprès du Tribunal arbitral du sport (TAS). « Les deux clubs se sont entendus sur le calendrier de la procédure écrite, qui devrait durer jusqu’à fin avril 2020, nous fait-on savoir à Lausanne. Une audience sera ensuite fixée, mais la décision utile ne devrait pas intervenir avant le mois de juin 2020 ». Si, en attendant, la somme est gelée par les dirigeants des Bluebirds, le FC Nantes espère bien sûr « gagner et être payé », indique-t-on en interne.

Pourtant, Cardiff n’entend pas abdiquer facilement. Le cabinet d’Eric Dupont-Moretti a confirmé à 20 minutes que l’avocat pénaliste avait accepté de s’occuper des intérêts gallois en France. L’objectif ? Enclencher une procédure pour d’éventuelles négligences contre le FC Nantes devant les tribunaux français. Le bras de fer ne fait que commencer.