France
This article was added by the user . TheWorldNews is not responsible for the content of the platform.

« Dafne », l’art de la métamorphose

Tournent les corps et tournent les voix. La musique de Wolfgang Mitterer (né en 1958), le fascinant travail vocal de l’ensemble Les Cris de Paris sous la direction de Geoffroy Jourdain et le plateau mobile imaginé par le metteur en scène Aurélien Bory, telle une cible posée au sol, distillent un climat d’hypnose. Tout n’est que calme, profondeur et enveloppement. Rêve aussi…

Dans ses Métamorphoses, le poète Ovide raconte comment, pour échapper aux ardeurs d’Apollon, la nymphe Daphné fut métamorphosée en laurier. Le dieu de l’Amour se vengeait ainsi de celui du Soleil qui avait osé moquer les traits de ses flèches.

Ce mythe cruel qui abolit les frontières entre les ordres du vivant et que l’on peut interpréter aussi comme l’émancipation d’une femme qui refuse de se voir conquise, a séduit maints artistes. Le Bernin en a notamment sculpté une éblouissante et sensuelle représentation toute de marbre immaculé. Rameau, dans son opéra Platée, laissa la Folie broder des vocalises quasi hystériques et totalement irrésistibles sur les « langueurs d’Apollon ». Auparavant, le compositeur Heinrich Schütz (1585-1672) avait écrit un opéra dont, hélas, la partition fut détruite lors d’un incendie.

Caresse et harmonie

C’est pourtant la musique de Schütz, ce grand devancier de Bach, qui a inspiré Wolfgang Mitterer pour cette Dafnede notre temps. De la voix solo aux polyphonies luxuriantes en passant par tous les alliages possibles, les douze chanteurs inspirés et virtuoses des Cris de Paris (dont certains sont également instrumentistes) incarnent, tour à tour ou simultanément, Apollon et Cupidon, Daphné et même Ovide…

Leurs timbres très caractérisés – et pourtant fusionnels – sont sertis dans une résille électronique d’une parfaite subtilité. Empruntant parfois fugacement et avec humour à quelques grands tubes du répertoire classique, Wolfgang Mitterer donne naissance à une œuvre caressante, harmonieuse jusqu’à ce que l’un des carreaux lancés par Cupidon vienne la déchirer comme un éclair.

Elle soutient la performance remarquable des Cris de Paris qu’Aurélien Bory inscrit dans une chorégraphie circulaire incessante et pourtant variée. Les gestes, stylisés ou plus naturalistes, soulignés par les très belles lumières d’Arno Veyrat, sont autant à regarder qu’à écouter, tout comme la direction musicale de Geoffroy Jourdain, dont la battue claire sertit en orfèvre voix et instruments acoustiques dans le dispositif électronique sophistiqué. Ce dernier bénéficie d’une sonorisation exemplaire (on souffre si fréquemment en la matière sur les scènes musicales qu’il est bon de le souligner !) ajoutant à la cohérence entre tous les éléments du spectacle. D’où, pour le spectateur, ce sentiment de sophistication et, pourtant, de limpidité, de « modernité » et, en même temps, d’éternité.