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«Déjà les mouches» de Matthieu Peck lu par Mathilde Cassan, critique d’art

«Il y a tant à accomplir sur terre. Le tabac et les cunnilingus. Les abstentions et les as de trèfle. Mais que faire ?» Médiation sulfureuse de deux hommes que désormais tout sépare. Jadis compères, ils se retrouvent une nuit, au fin fond du Finistère. Installés dans un canapé Togo face à la mer, verre à la main, ils égrènent leurs souvenirs, ceux d’une enfance passée dans le Luberon. Et leur vie. Confessions enchâssées, pour essayer de dire le vrai, ce qui est proche de leur cœur – maigre tentative d’honnêteté dans l’immensité des dissimulations et des secrets de chaque personnage, rapaces chacun à leur manière. Gilles Kraft, milliardaire, dirige la société Rodnon – autrefois une affaire d’herboriste, aujourd’hui, de vermouth. Il a l’argent, et l’argent lui a permis de conquérir les cœurs des mauvaises actrices françaises et des étudiantes fauchées. Comme Angèle dont il s’éprend et qu’il corrompt à force de cadeaux, de voyages et d’un bel appartement face aux Tuileries. L’autre gars, c’est William Hodnel, un bel homme musicien. Il ravit le cœur de Janice, la fille qu’ils convoitaient ado. Il vient de la perdre après treize ans d’union.

Bohème précaire pour gosses de riches

Déjà les mouches, fresque immorale, raconte les excès d’un milieu, ses corruptions, sa haine. Gilles en est l’exemple. Il boit, consomme Subutex et Valium, se consume dans des clubs échangistes parisiens. Il frappe et impose une sexualité brutale et une violence étourdie à ses compagnes. Dans ses vices permis par l’argent et la déraison, il y entraîne Angèle – surnommée ironiquement Ange. Elle ne s’habitue pas à ce quotidien, à «cette entreprise de la vulgarité». Mais que nous reste-t-il ? Le mépris pour les littératures, les bancs de la fac, le tabac roulé, les pintes pas chères, la bohème précaire pour gosses de riches. Après tout, «sans les injustices, qui sait, peut-être que l’on s’ennuierait».

Matthieu Peck est cruel. Le style est concis, ramassé, lapidaire. L’esprit est vif. Les phrases brèves. Elles ressemblent à des maximes de La Rochefoucauld – cité en exergue. «Il est des héros en mal comme en bien.» La perversité se cache dans chaque personnage – personne n’est pur. «Plutôt la mort que la souillure», clamait Janice, refusant le salariat pour décorer les chambres à coucher de milliardaires pressés. Avec brutalité, Matthieu Peck laisse ses personnages dans une solitude désarmante. C’est chacun sa voie, chacun ses vices, chacun ses désaveux. La désinvolture est la meilleure des attitudes. La méthode : observer ce qu’il y a de plus puant, de plus vulgaire, de plus macabre en nous. Tout cela devient vite minable sous la plume de Peck. Quand on joue gros, il faut savoir perdre, autrement mieux vaux les binoclards que les marchands de feu.

Matthieu Peck, Déjà les mouches, Gallimard, 240 pp., 20 € (ebook : 14,99 €).