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Dossier. Être enseignant en 2023 : doutes, attentes, motivations... de futurs professeurs se confient à Midi Livre

De futurs enseignants face à la rectrice de l’académie de Montpellier Sophie Béjean et son équipe. La rencontre organisée par Midi Libre au siège du journal a permis des échanges nourris et concrets sur les réformes en cours, entre témoignages enthousiasmants sur leurs premiers pas depuis la rentrée de septembre, leurs doutes et les évidents questionnements sur leur rôle au cœur de l’école.
Un rendez-vous d’autant plus important deux semaines après l’assassinat de Dominique Bernard à Arras.

Ils ont forcément été secoués par l'actualité de ces derniers jours. Le terrible assassinat de Dominique Bernard, le 13 octobre à Arras, par un islamiste radicalisé, a provoqué des peurs et des doutes chez certains de ces jeunes enseignants en cours de formation ou chez des adultes qui ont fait le choix de se reconvertir dans l'éducation. Mais cette insupportable attaque contre les valeurs de la République a surtout conforté la plupart d'entre eux dans leur vocation, cette volonté de défendre une école à la française dont le rôle est précisément d'éveiller les consciences des élèves.

"Si j'ai voulu m'engager dans l'enseignement, c'est pour avoir plus de contact avec le réel que dans la recherche, un peu en vase clos", explique Stéphane Monnier, qui entame sa dernière année de master pour devenir professeur d'espagnol. "Ce n'est pas toujours simple. Il faut s'adapter en permanence. Parfois l'élève bute et on ne comprend pas pourquoi. Dans ces cas-là, on se demande un peu à quoi sert notre travail."

"Parfois penser aux adolescents que nous étions"

Ces interrogations, les futurs enseignants que nous avons réunis à Midi Libre, sont nombreuses à se les poser. "C'est tout à fait normal car on n'est pas enseignant du jour au lendemain. On le devient à travers les stages et une formation continue", rassure Sophie Béjean, rectrice de la grande région Occitanie, de l'académie de Montpellier et chancelière des universités.

Achever son cursus de formation d'enseignant, préparer le concours tout en commençant à intervenir devant des classes : des objectifs qui sont parfois difficiles à mener de front avec cette éternelle appréhension : comment capter l'attention des élèves ?

"Il faut parfois repenser à ce que nous étions à 15 ans", sourit Stéphane. Fort d'une expérience dans un collège de zone prioritaire, à Lunel, Alex Bensistant reconnaît que "tout cela dépend de notre propre enseignement. Il faut donner envie. En physique chimie, j'ai essayé de les faire manipuler au maximum pour être concret."

"Vous ne serez jamais seuls"

Beaucoup de ces apprentis professeurs apprécient d'être encadrés par un tuteur. "Le fait d'avoir une année d'observation puis de prendre en charge une classe de façon synchronisée avec ma tutrice me permet de progresser marche par marche", se félicite Nathan Laboureau, futur prof d'anglais.

Même si Lucie Méjean, en master 2 et future prof de maths, déplore "Une rémunération dérisoire pour les professeurs volontaires pour être tuteurs", Sophie Béjean assure : "Vous ne serez jamais seuls. Nous n'envoyons jamais un stagiaire n'importe où et vous avez autour de vous une communauté pédagogique autour du chef d'établissement qui est là pour vous aider."

Alors que les inscriptions pour les concours de recrutement sont en cours, la pénurie de candidats de ces dernières années interpelle forcément. "Quand je vois qu'on prend candidats à 6,8, c'est étrange, soulève Nathan. À l’inverse, la peur du concours fait fuir 40% des candidats potentiels. Il y a sans doute des choses à revoir."

Diversifier les voies de concours

Parmi les revendications des étudiants : passer le concours au bout de trois ans et non cinq comme c'est le cas actuellement. "Une réflexion est menée par le ministre pour diversifier les voies de concours", promet Sophie Béjean citant comme exemple d'innovation les "parcours préparatoires au professorat des écoles".

Inscriptions aux concours jusqu'au 9 novembre

Les inscriptions aux concours de recrutement d’enseignants de la session 2024 ont été ouvertes le 3 octobre et vont se poursuivre jusqu’au jeudi 9 novembre 2023, à 12 heures. Inscription possible sur le site https://www.devenirenseignant.gouv.fr.

À cette occasion, le ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse a lancé une campagne nationale de communication digitale et radio de soutien aux inscriptions.
Par ailleurs, un plan d’attractivité et de reconnaissance du métier de professeur est en cours d’élaboration avec les organisations syndicales et viendra compléter la revalorisation salariale mise en place à la rentrée 2023, indique le ministère.

La formation des futurs enseignants est organisée à l'université au sein des Inspé (instituts nationaux supérieurs du professorat et de l'éducation) à travers les masters MEEF (bac + 5). Ces cursus en 2 ans complètent une licence et associent connaissances théoriques et pratique du métier sur le terrain. Certains lycées proposent des parcours préparatoire au professorat des écoles.

Les enseignants contractuels ont la possibilité de passer un concour interne au bout de trois ans pour être titularisés.  Il existe aussi un autre type de concours pour les professionnels en reconversion. Environ 11% des professeurs des écoles ont été recrutés par ce biais l'an passé dans l'académie de Montpellier.

Il en existe trois dans notre académie, à Montpellier et Perpignan sous la forme de partenariat entre un lycée et une université. Avec 1400 candidats pour 40 places, une nouvelle voix d'excellence vers le concours ? "C'est le top ! Nous avons bénéficié de stages diversifiés en Rep + notamment et peut-être d'un stage à l'étranger l'an prochain", se félicite Marie Bernard.

Mais les enseignants d'aujourd'hui s'engagent-ils pour une vie ? Pas sûr et l'Education nationale a intégré cette donnée. "Il existe aujourd'hui une grande richesse de parcours de carrière possibles au sein de l'institution et cela doit être un atout de plus pour recruter", assure Sophie Béjean avant de conclure à l'attention des futurs profs : "C'est un métier passionnant à tout moment. Gardez votre curiosité et votre volonté de vous former."

Une vingtaine de personnes ont dialogué pendant près de deux heures.
Une vingtaine de personnes ont dialogué pendant près de deux heures. Midi Libre - MICHAEL ESDOURRUBAILH

L'attractivité salariale

Il y a certes, pour tous les futurs enseignants, l’envie de servir la République, de transmettre un savoir, des valeurs... mais la vocation ne remplit pas toujours un frigo, et forcément, la question de la rémunération est rapidement venue sur la table. C’est Stéphanie Bourguinat, tentée par une reconversion dans l’Éducation nationale après une carrière dans la grande distribution, qui a lancé le sujet. "Cela fait partie de mes interrogations. C’est même une vraie question à prendre en compte, d’autant plus quand on a 25 ans de vie professionnelle derrière soi et des frais à assumer", a-t-elle exprimé.

Très rapidement, ses - peut-être - futurs collègues ont abondé. Pauline Grand, en Master 2 MEEF Mathématiques, citant des camarades de promotion partis vers les sciences de données et statistiques "avec l’assurance de démarrer leur carrière à 3000 €".

La rectrice Sophie Béjean a admis que la question est "légitime". "D’ailleurs, a-t-elle ajouté, Gabriel Attal, comme l’ont fait ces prédécesseurs, a à cœur d’améliorer les rémunérations. Depuis la rentrée, aucun nouvel enseignant n’est recruté à moins de 2 100 € par mois". "Brut ou net ?", a aussitôt demandé l’un des étudiants. "Net, ce qui inclut la rémunération de base et la prime automatique statutaire doublée pour tous les enseignants à la rentrée, ainsi que la nouvelle prime d’attractivité", a répondu Mme Béjan, précisant que l’effort salarial pour la communauté éducative pèse 2 milliards d’euros dans la loi de finance. "C’est l’argent de la Nation. Cet effort d’ailleurs concerne tous les enseignants : si je prends l’exemple d’un professeur en lycée professionnel, il gagnera désormais 2 865 € après cinq ans de carrière, soit 500 € de mieux".

Isabelle Chazal secrétaire générale d’Académie, a précisé que le dispositif est différent pour les personnes en reconversion et qui entrent en qualité de contractuel. "Il y a déjà eu une évolution sur la durée du contrat, qui était limitée avant à une suppléance. On propose désormais des contrats d’un à trois ans, ce qui offre plus de stabilité et a aussi permis de mettre en place des formations entre juillet. Quant à la rémunération, on prend mieux en compte l’expérience professionnelle, la matière enseignée et l’éventuelle perte salariale. On fait du cas par cas".

Franck Hugoy, chef de division des personnels enseignants, ajoutait que des primes se mettent encore en place, "notamment la prime pouvoir d’achat". Et que des passages "hors classe ou classe exceptionnelle" restent possibles tout au long de la carrière. Convaincant ? L’un des étudiants disait tout de même son regret de ne pas voir le métier aligné sur la grille de salaires de catégorie A. Le nerf de la guerre.

Des échanges cordiaux mais riches sur les attentes des futurs enseignants.
Des échanges cordiaux mais riches sur les attentes des futurs enseignants. Midi Libre - MICHAEL ESDOURRUBAILH

Laïcité et valeurs de la République

L’attentat terroriste qui a coûté la vie à Dominique Bernard, professeur d’histoire-géographie le 13 octobre à Arras, était encore dans toutes les têtes. Un traumatisme qui aiguise des angoisses et accentue la peur de vide.

"Ne faut-il pas envisager une formation spécifique des professeurs sur la sécurité ?" demande Stéphanie Bourguignat, qui veut se reconvertir comme enseignante après une carrière dans la grande distribution. "Quand un professeur est tué en raison des valeurs qu’il porte, cela provoque une émotion qui a touché toute la maison Education nationale", reconnaît Sophie Béjean.

La rectrice rappelle que tous les chefs d’établissements ont déjà une formation sécurité avec des protocoles à appliquer. Ils peuvent aussi faire appel à des équipes mobiles de sécurité composées notamment d’anciens gendarmes ou CPE, qui interviennent en cas de violence en milieu scolaire.

"Mais on ne veut pas former tous les enseignants à la sécurité, précise la rectrice. Nous voulons surtout faire de la prévention à travers des projets sur le climat scolaire impliquant aussi les parents d’élèves."

Futur professeur d’anglais, Nathan redoute d’être confronté un jour à ce type d’agression extrême : "En cour, on nous met dans des situations déjà arrivées, on nous apprend des protocoles mais ça suppose un tel sang froid que j’ai des doutes sur l’efficacité en cas d’agression réelle."

Certains font aussi remonter le fait de se sentir démunis à l’heure d’évoquer certains sujets avec les élèves : "Je suis contractuel dans un lycée pro et après la minute de silence, le lundi 16, je me suis senti démuni quand certains élèves ont voulu en parler."  Sophie Béjean rappelle qu’il existe déjà des ressources laïcité pour les enseignants et que 100 % des personnels doivent être formés à ces questions d’ici deux ans.

"Le terrorisme n’est pas notre quotidien, insiste-t-elle. Le métier d’enseignant s’exerce à 99,99 % dans un cadre sécurisé et protégé. On ne peut pas aller dans la direction de dire que ce métier est dangereux même si nous sommes traumatisés par les événements. L’école est un sanctuaire et doit le rester."

Pour Lucas, étudiant en master de l’éducation, "ces événements m’ont au contraire conforté dans ma vocation. Nous devons être fiers d’être les hussards de la République, de transmettre ces valeurs dans un lieu où les enfants vont pouvoir se construire."

La rectrice Sophie Béjean a répondu aux étudiants... et les a aussi écoutés.
La rectrice Sophie Béjean a répondu aux étudiants... et les a aussi écoutés. Midi Libre - MICHAEL ESDOURRUBAILH

Ce qu'ils attendent...

On peut être apprenti enseignant et déjà formuler des attentes - légitimes - vis-à-vis de l’institution. Ainsi de Lucie Méjean, actuellement professeur stagiaire en mathématique, qui avait déjà formulé, un peu plus tôt, le regret de devoir partager son tuteur avec une camarade, faute de candidat.

"Il faudrait aussi plus de moyens dans les établissements. Dans mon collège par exemple, il y a une salle informatique pour 600 élèves et il faut 15 minutes le matin pour démarrer un ordinateur. Parfois, c’est le vidéoprojecteur qui ne fonctionne pas. Or, on demande aux enseignants d’utiliser les outils numériques. Et cet établissement est situé en REP, ces outils faciliteraient la dynamique de cours pour accrocher les élèves". Sophie Béjean a acquiescé, rappelant tout de même que les bâtiments dépendent des collectivités. "Mais on travaille ensemble".

Dans le tour de table, beaucoup ont évoqué aussi un besoin de formation continue. "C’est forcément un métier qui évolue constamment, avec un public qui évolue aussi beaucoup d’une génération à l’autre. C’est un enjeu majeur", a évoqué Sylvain Frenoi, en cours de reconversion.

Mais pour nombre d’étudiants, c’est déjà la formation initiale qu’il faut faire évoluer. Certains, comme Alex Bensistant et Nathan Laboureau, regrettant une deuxième année de master trop dense, par rapport à la première, avec "cours, mémoires, stages, partiels et concours", relevait le premier quand le second évoquait "la peur de la pression du concours qui fait fuir jusqu’à 40 % d’une promotion en première année, avec pour conséquence de devoir abaisser la note de réussite au concours sous les 7/20 au bout de la deuxième année". "C’est un chantier que le ministre a ouvert", a assuré la rectrice.

Tandis que Sandrine Boyer, également sur le chemin d’une reconversion, suggérait un enseignement pluridisciplinaire et l’institutionnalisation en établissement d’un partage des méthodes pédagogiques, Enzo Pallesi, professeur stagiaire en Rep +, demandait également un élargissement de la formation. "J’ai parfois l’impression d’être, pour certains de mes élèves, plus éducateur spécialisé qu’enseignant. Ce serait précieux d’avoir des modules spécialisés sur la psychologie de l’enfance ou de l’adolescence".

Au-delà de la formation, il y a aussi le premier poste. Une étape cruciale qui peut s’avérer aussi déterminante dans le choix d’une carrière. En tout cas si l’on en croit Amélie Tantalides, professeur stagiaire en mathématiques et physique chimie. "Il serait bon que le premier poste ne soit pas forcément dans la banlieue de Paris. Il y a de nombreuses autres régions où enseigner", appuyait-elle, approuvée par la plupart de ses camarades.