France

Entre le président et le peuple, le divorce consommé.


C’est l’histoire d’un gouvernement qui dit non. Non au dialogue social et non à la voix de la rue. Alors que le mouvement d’opposition à la réforme des retraites entame son 48e jour de mobilisation dans certains secteurs, le premier ministre persistait et signait, la semaine dernière, « la grève me paraît sans issue ».
Pourtant il va bien falloir en trouver une d’issue, car c’est dans le mur que fonce le gouvernement. En témoigne la vidéo, virale sur les réseaux sociaux, d’un policier frappant à plusieurs reprises un manifestant ensanglanté lors de l’acte des Gilets jaunes à Paris, ce samedi. Si le contexte est particulier, du fait d’une certaine tension, cette vidéo représente bien la dérive d’un gouvernement qui n’a plus que la force comme réponse aux revendications sociales. Vendredi soir, notre confrère Taha Bouhafs, journaliste pour Là-bas si j’y suis, était placé en garde à vue parce qu’il avait annoncé sur les réseaux sociaux la présence d’Emmanuel Macron au théâtre parisien des Bouffes du Nord. Une manifestation avait eu lieu dans la foulée devant le théâtre. Le parquet de Paris a ouvert ensuite une information judiciaire à son encontre pour « participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations ». Taha Bouhafs en ressort finalement libre et placé sous statut de témoin assisté par la juge d’instruction, mais son téléphone est saisi.

Le choix du bâton


Cela interpelle, tant sur la liberté de la presse que sur l’état de la démocratie actuelle. Dans les tribunaux, les avocats jettent leurs robes. Dans l’éducation nationale, les enseignants jettent leurs cartables. À Marseille, ils se rassemblent devant le rectorat mercredi, avec l’intersyndicale. Le divorce est acté. Jean-Michel Blanquer d’un côté, Nicole Belloubet de l’autre, aucun ne semble réussir à retrouver la porte du dialogue avec les travailleurs dont ils sont en charge par leurs ministères. Et dans les manifestations, la politique du maintien de l’ordre ne cesse de dépasser les limites de l’entendement. Le choix du bâton plutôt que la main tendue. Cette stratégie d’aller au contact des manifestants ou d’utiliser massivement des armes comme le LBD, le gouvernement la justifiait lors du mouvement des Gilets jaunes, arguant du fait que ces mobilisations étaient pour la plupart non déclarées et avec un parcours improvisé. Jusqu’à la mort de Zineb Redouane à Marseille...
Mais aujourd’hui comment le pouvoir justifie-t-il les arrestations arbitraires de syndiqués, ou pire de journalistes lors de manifestations déclarées et sans heurts ?« Si provoquer de la violence, c’est faire les réformes pour lesquelles on a été élu, ça, je l’assume », répliquait Sibeth Ndiaye sur BFM TV, dimanche soir, en référence à la réforme des retraites. Elle oublie seulement que le programme d’Emmanuel Macron en 2017 précise à ce sujet : « nous ne toucherons pas à l’âge de départ à la retraite, ni au niveau des pensions ». Difficile donc de justifier un passage en force, quand une majorité de Français reste opposée à cette retraite à points. Prenons le dernier sondage de l’Ifop pour le Journal du Dimanche qui précise que même après le retrait, provisoire, de l’âge pivot, le soutien au mouvement de grève reste de 51 %.

Les limites de la Ve République


C’est pourtant par une procédure accélérée que le texte sera examiné par les députés à partir du 17 février, s’il n’est pas retiré d’ici là. Deux années et demie de « concertation » pour finalement boucler le projet au parlement en deux semaines.
Pour seule réponse concrète, le pouvoir met le curseur médiatique sur la conférence de financement de la réforme. « Qu’est-ce qu’on va aller faire dans une conférence où on ne va pas discuter de tout ? », répond Philippe Martinez, secrétaire général de la CGT. « Le gouvernement nous interdit de négocier sur le coût du travail, ce qui me paraît très grave du point de vue de la conception du dialogue social », tacle Yves Veyrier, secrétaire général de FO. Personne n’est dupe et tous ont en tête l’absence de dialogue sur la réforme de l’assurance chômage. Autre exemple : les « plans santé » à répétition de la ministre, Agnès Buzyn. Aucun ne prend en compte les revendications, pourtant très claires, des syndicats et du collectif Inter-urgences : plus de lits, des recrutements et une hausse de salaire pérenne. Si ces limites du débat parlementaire sont liées à la Ve République en elle-même et accentué par le passage au quinquennat, l’exécutif en profite plus que largement.
« On ne peut pas penser que tout le pays est en tension, le pays va bien », clamait récemment Aurore Bergé, porte-parole d’En Marche. Évoque-t-elle « la France des ronds-points » si chère à Emmanuel Macron ? Après les avoir démontés un par un, là encore en usant de la police pour faire taire les Gilets jaunes... Ou parle-t-elle des millions de syndiqués, allant de la CFE-CGC à la FSU, en passant par la CGT qui réclame depuis bien longtemps le retrait de la réforme des retraites. Pendant ce temps, Édouard Philippe se félicite de quelques contrats signés à Versailles.

Amaury Baqué