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Féminisme : qu’est-ce que le « backlash » ?

« Backlash ». Le mot revient régulièrement sur les plateaux télé et les réseaux sociaux depuis quelques jours. Depuis le 1 er octobre, très exactement, date à laquelle le journal Libération a publié en Une son enquête révélant comment quelques femmes se seraient organisées, au sein d’EELV, pour investiguer, hors de tout cadre, sur les comportements privés de l’ex-numéro un du parti Julien Bayou. L’article a été vivement critiqué, voire complètement rejeté, par certaines militantes féministes, qui considèrent que « Libé » participe ainsi à un récit réactionnaire anti-féministe, à quelques jours du 5 octobre, anniversaire des 5 ans de MeToo. Le fameux « backlash », ou « retour de bâton », en VF.

https://twitter.com/emmaf_77/status/1576108500065062913

De quoi parle-t-on ? D’un livre, publié en 1991 par la journaliste et militante féministe américaine Susan Faludi, intitulé « Backlash, la guerre froide contre les femmes ». L’ouvrage, traduit et publié en France à partir de 1993, est parfois présenté, à tort, comme récompensé d’un prix Pulitzer (comme sur la couverture de son édition française). Susan Faludi a bien reçu un Pulitzer, mais pour une enquête dans The Wall Street Journal sur la finance et les rachats d’entreprise.

Reste que c’est un ouvrage important dans l’histoire intellectuelle du mouvement féministe. Susan Faludi y explique, à partir de nombreux articles, films et émissions de télévision, comment dans les années 1980 aux États-Unis s’est imposé un contre-récit médiatique sur les « effets pervers » du féminisme, avec l’idée, écrit-elle, que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme ». Ainsi les médias de l’époque évoquaient des burn-out de femmes, des hommes qui ne trouvent pas de femmes « à cause du féminisme », entre autres fadaises.

Après 2017 et le mouvement MeToo, le backlash a changé de nature, sous la forme d’alertes médiatiques à ce que la libération de la parole des femmes ne se transforme pas en « tribunal des réseaux sociaux », en « société de la délation », voire en « inquisition ». Quand les féministes ne sont pas simplement comparées au Comité de salut public et à la Terreur, comme lorsque la journaliste du Figaro Eugénie Bastié évoque un « 1793 sexuel », ou pire aux nazis, comme lorsque l’académicien Alain Finkielkraut parle de MeToo comme d’une « shoahisation de la main aux fesses ». Bref que la lutte féministe contre les agressions et le harcèlement sexuels induirait mécaniquement l’avènement d’une société de la dénonciation, au mépris du droit de la défense et de la présomption d’innocence. On pourrait ajouter la candidature expressément misogyne d’Eric Zemmour à la présidentielle.

C’est dans ce cadre que l’article de Libération du 30 septembre intervient. En Une, le quotidien vend son enquête comme la « révélation d’une dérive de militantes féministes ». Pour les détractrices de l’article, cela suffit à en faire un nouveau signal du « backlash ». Dans son édito du 1 er octobre, Libération assume de publier son enquête tout en précisant que cela a laissé « un goût amer » à une rédaction « qui embrasse les luttes féministes depuis bientôt cinquante ans ». Cet embarras montre les questions éditoriales que cela a pu soulever. Est-ce qu’il faut s’abstenir de publier des faits, à partir du moment où ils sont étayés, au prétexte qu’ils peuvent servir le discours réactionnaire ? Non. Le « backlash » existe, mais il ne doit pas devenir prétexte à disqualifier toute critique. D’autant plus que certaines d’entre elles viennent de femmes politiques féministes, comme Eva Joly.

(1/2) On m'a beaucoup reproché d'etre trop radicale mais la fin ne justifie pas les moyens. Ces agissements hors de tout cadre desservent la cause qu'ils sont censés faire avancer et sont dangereux pour celles-là mêmes qu'on prétend protéger. https://t.co/Aojsb7ygdQ

— Eva Joly (@EvaJoly) September 30, 2022

Est-ce que l’enquête va alimenter le récit anti-féministe à droite et à l’extrême-droite ? Sans doute. Mais ils auraient tenu ce discours avec ou sans Libé.