France
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Gains de productivité : demain, tous malades

Exigez un poste de travail adapté pour le télétravail. On ira déposer un ordinateur portable sur votre tombe. Par Juin.

La chose est entendue : les Français sont des paresseux, les jeunes diplômés ne veulent pas occuper les emplois qu’on leur propose, plus personne ne veut travailler, ma bonne dame, de mon temps, on ne se plaignait pas tant. Mais il y a pire : la France est le pays où l’on bosse le moins.

Dans l’Hexagone, chaque année, 41 milliards d’heures sont travaillées. Chose remarquable, c’est à peu près le même nombre qu’il y a cinquante ans, alors que la population et la richesse produite ont considérablement augmenté depuis. L’explication tient à la fantastique hausse des gains de productivité, qui nous a permis d’avoir, au cours de notre vie, autant de temps passé à faire autre chose que trimer : études, week-ends, vacances, et même des décennies à regarder pousser les fleurs dans notre jardin une fois le bleu de travail définitivement rangé.

Si l’on rapporte ces 41 milliards d’heures de travail non pas au nombre de travailleuses et de travailleurs, mais à l’ensemble de la population, comme le propose l’économiste Hippolyte d’Albis, on constate alors que chaque personne résidant en France – et non pas chaque « Français » – travaille, en moyenne, 610 heures par an. C’est moins qu’en Allemagne (plus de 700 heures), qu’aux Pays-Bas, qu’en Finlande et qu’en Autriche (750 heures), sans parler de la Suède (plus de 800 heures par an).

Jusqu’ici, on se rassurait en se disant que cela était compen­sé par la productivité horaire française, l’une des plus élevées au monde. Nous avions raison, et plutôt deux fois qu’une. Ce qui importe, ce n’est pas le nombre d’heures passées à regarder Instagram au bureau. De plus, une forte productivité s’accompagne de moyens de production modernes qui nous évitent les tâches dangereuses.

Mais voilà : dans son dernier rapport, le Conseil national de productivité (CNP) note que, entre 1976 et 2018, la France a connu un fort ralentissement de ses gains de productivité, qui sont passés de 3,8 % à 0,7 % par an. La première solution est bien sûr l’éducation, dont la quantité – nombre d’années d’études –, mais surtout la qualité – compétences acquises – doivent fortement augmenter. Ainsi, les étudiants des pays d’Europe du Nord acquièrent des compétences égales à une année d’études supplémentaire par rapport aux élèves en France.

Il faut développer les capacités relationnelles, de créativité et d’empathie, qui sont au cœur des processus d’innovation, sources de l’accroissement futur de la productivité. Or ces soft skills (« compétences douces »), comme les qualifie la novlangue actuelle, sont les habituelles oubliées du système éducatif français. On voit le souci : puisque notre système éducatif s’écroule chaque jour toujours plus vite, on peut d’ores et déjà dire au revoir à une forte hausse future de la productivité.

Et cela ne sera pas compensé par plus de bras, de cœurs et de cerveaux. Car la maladie va devenir la norme plutôt que l’exception. Les personnes abîmées par l’obésité, les cancers dus à la pollution ou le Covid long sont de plus en plus nombreuses. Au Royaume-Uni, près de 500 000 Britanniques ­seraient à l’écart du marché du travail à cause du Covid long, de troubles mentaux liés aux confinements, mais aussi de maux de dos et de douleurs à la nuque accrus par le télétravail.

En France aussi, les arrêts de travail pour maladie sont à la hausse. Bref, il est fort possible que les Français ne soient pas devenus paresseux, mais qu’ils soient malades, complètement malades. Et ils risquent fort de l’être de plus en plus, à mesure que les gouvernements, par leur inaction, alimentent la terreur écologique. ●