France

« Heureuse fin », d’Isaac Rosa : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

Notre feuilletonniste salue le dispositif narratif habile de ce roman du délitement d’un mariage conté à rebours, jusqu’au premier regard.

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Stefania Infante

« Heureuse fin » (Feliz final), d’Isaac Rosa, traduit de l’espagnol par Jean-Marie Saint-Lu, Christian Bourgois, 320 p., 21 €.

AUTOPSIE D’UN MARIAGE

Connaissez-vous le Musée des relations rompues à Los Angeles ? Fondé en 2016 sur le modèle de celui de Zagreb d’après un concept que ne renierait pas l’artiste Sophie Calle, il présente au public une collection d’objets donnés anonymement par des amants délaissés, accompagnés d’une notice explicative. Chacun témoigne à sa façon de la fin de l’amour, qui est rarement heureuse. Antonio, le narrateur du nouveau roman d’Isaac Rosa, l’a visité dans le cadre de son métier de journaliste et, en instance de divorce, au moment de déménager l’appartement où il a vécu treize ans avec sa femme, Angela, et leurs enfants, il se souvient des vitrines « d’alliances dépariées, de linge intime, de mèches de cheveux, de robes de mariée, de peluches, de clés de foyers perdus, de lettres d’amour, de petites figurines de gâteaux de noces »

De pareils inventaires, le couple jadis soudé va en dresser beaucoup d’autres au fil des pages, tantôt pleurant sur « la quincaillerie » de dents de lait, cadeaux de fête des mères, cartes postales et « jouets érotiques au fond d’un tiroir »« tout ce fatras sentimental que nous ne savons pas jeter », tantôt énumérant jusqu’au vertige verbal les rancœurs, reproches et regrets qui ont eu raison de la passion. Et si le roman s’intitule Heureuse fin, c’est uniquement parce que la narration, faisant entendre alternativement la voix du mari et celle de l’épouse, remonte le cours du temps et nous donne à voir, dans les toutes dernières lignes, la rencontre archétypale, celle des yeux : « Tu as tourné la tête et nos regards se sont croisés, et nous les avons soutenus (…) comme pour dire oui, et c’est là que notre histoire commence. »

Si le roman d’Isaac Rosa s’intitule « Heureuse fin », c’est parce que la narration remonte le cours du temps et nous donne à voir, dans les toutes dernières lignes, la rencontre archétypale

Ce dispositif narratif se révèle doublement habile. Le récit à rebours permet de ressaisir le passé sans la naïveté propre aux débuts et de poser un regard cru sur l’usure du désir, la fatigue des années, les désillusions ; l’enchevêtrement des deux voix qui – tantôt monologues, tantôt dialogue – s’interpellent, se contredisent, s’émeuvent ou s’affrontent produit quant à lui deux versions d’une vie commune, mettant au jour les secrets, les omissions, les trahisons, les erreurs d’appréciation ou simplement les différences de perception. Ainsi est-il fascinant de constater combien chacun des conjoints – le mot convient mal – est resté enfermé en lui-même, engendrant de part et d’autre un sentiment d’étrangeté. Ils ont tous deux « touché le fond » mais « dans deux trous parallèles, séparés, incapables de [s’]entraider pour en sortir ».

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