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Je joue au loto en priant le ciel de ne jamais gagner

Temps de lecture: 3 min

Je n'ai jamais été un grand amateur des jeux de hasard. Pendant un temps, je me suis frotté aux paris sportifs avant de réaliser que si je persistais dans cette direction, j'étais bon soit pour l'asile soit pour la prison. Je gagnais autant que je perdais, et comme les sommes engagées étaient des plus minimes, je demeurais insatisfait, hargneux, à deux points d'étrangler le buraliste qui, avec un petit sourire sadique me rendait mes grilles désespérément perdantes: «Encore perdu, vous devriez vous reconvertir comme voyant, ça rapporte et personne ne viendra réclamer sa mise si jamais vous vous plantez.»

N'ayant aucun désir de finir comme marabout au fin fond d'une caravane sans chauffage, j'abandonnais tout espoir de richesse et me contentais d'écrire des romans qui hélas ne m'apportèrent ni gloire, ni fortune, juste des tonnes d'invendus stockés à grands frais dans des caves insalubres. C'est seulement cet été, à la faveur d'une semaine de vacances, que passant inopinément devant un kiosque de la loterie nationale, sans réfléchir, mû par je ne sais quels obscurs désirs, je me décidai à remplir une grille.

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Oserais-je le dire? En attendant le jour du tirage, je me surpris à penser à quoi j'emploierais tout mon argent si jamais la fortune cette fois me souriait. Qu'accomplirais-je une fois que mon compte en banque comporterait autant de zéros que d'étoiles filantes une nuit de pleine lune? Si je devenais du jour au lendemain riche à crever, un multimillionnaire à la tête d'une fortune colossale?

Bon, j'achèterais une maison, histoire de ne plus m'emmerder à payer un loyer à un propriétaire aussi retors que pingre. Quoi d'autre? Je n'ai pas de dettes à rembourser. Une voiture de luxe? Mais pourquoi faire, grand dieu? J'ai horreur de la vitesse. Et du luxe aussi. Qu'irais-je m'asseoir à bord d'un bolide capable d'atteindre les 200 km/h en moins de deux secondes? Doué comme je suis, je finirais dans l'océan avant même d'avoir appuyé sur l'accélérateur.

Voyager? À quoi bon? Sitôt que je quitte mes pénates, j'enfile les attaques de panique comme d'autres des perles. Je ne supporte pas l'éloignement. Ni la nourriture exotique. Contempler des pierres vieilles de dix millénaires me laisse aussi indifférent qu'un poulpe à qui on montrerait une revue pornographique. Les musées me fatiguent, les villes m'insupportent, la nature m'ennuie.

Je ne suis bien que chez moi à écrire ou à lire en écoutant comme maintenant une symphonie de Mahler. Qu'irais-je parcourir le monde, bouffer des plats épicés à réveiller mes hémorroïdes, rencontrer des peuplades sauvages, m'extasier face à des mers de glace ou applaudir aux exploits de mammifères marins, moi qui dîne tous les soirs à 7h tapantes avant de m'endormir trois heures plus tard?

Je pourrais me droguer mais je crains trop les effets secondaires, les hallucinations soudaines, les rencontres avec des dieux éthérés qui me promettraient la vie éternelle avant de se transformer la seconde suivante en des éléphants roses qui, de leurs trompes à rallonge, s'emploieraient à décortiquer mon âme. Je suis très content avec mon Valium, et vu son prix de revient, je pourrais en acheter des usines entières sans entamer mon capital.

Gâter mon entourage, mes amis, mes vagues cousins éparpillés aux quatre coins du globe? Et puis quoi encore? Ce sont tous des malappris qui ont passé leur vie à me maudire et à chuchoter derrière mon dos. À la rigueur, je pourrais engager une escouade de tueurs à gages pour les éliminer un à un, mais où les trouver, et surtout comment m'assurer qu'une fois leur tâche accomplie, il ne leur vienne pas l'envie de me régler mon compte? Trop risqué.

La philanthropie serait une idée, mais comment choisir entre un musée, un hôpital, une université, une ONG, un organisme de charité, une fondation pour la recherche contre le cancer du tibia, une autre pour la survie des coléoptères en milieu aquatique? Il faudrait passer des journées à examiner des dossiers, évaluer des candidatures, écouter les arguments des uns et des autres, sans parler de tous les escrocs qui chercheraient par tous les moyens à abuser de ma confiance. Trop compliqué.

Franchement, ils font quoi les gens du pognon qui leur tombe dessus sans crier gare? Ils arrêtent de travailler et après? Ils jouent au badminton dans des piscines remplies de champagne, ils parcourent le vaste monde une fois, dix fois, cent fois, ils mangent du caviar au petit déjeuner, ils dorment dans des lits de soie, ils embauchent des majordomes, recrutent des secrétaires, s'entourent de comptables et d'experts, d'experts-comptables même, qui essayent par tous les moyens de leur soutirer de l'argent, ils deviennent méfiants, engagent des gardes du corps, vivent reclus dans des palais dorés d'où ils ne sortent jamais, s'empâtent, ne rêvent plus à rien si ce n'est à s'enrichir encore un peu plus sans jamais tirer une quelconque satisfaction de tout cet argent, finissent par se pendre au lustre doré de leur plafond en marbre.

L'argent est une plaie. Il rend fou. Quand on n'en a pas, on pense sans cesse à lui, et quand on en a trop, on a toujours peur de n'en avoir pas assez.

Ceci dit, à titre d'expérience, je veux bien gagner le gros lot, au prochain tirage.

Juste histoire de me rendre compte par moi-même de ses effets nocifs.

Sait-on jamais, je serai peut-être un milliardaire heureux!