France

Jonathan Nossiter : « la culture et l’agriculture ont les mêmes racines »

Jonathan Nossiter est de nationalités américaine, de la côte Est, et brésilienne, de Rio de Janeiro, tout comme il est cinéaste, écrivain, sommelier et agriculteur. Il vit avec sa famille dans une ferme en Ombrie, près de celle des Rohrwacher, cadre des « Merveilles » (le meraviglie, grand prix du festival de Cannes 2014), film d’Alice avec Alba. Nous retrouvons d’ailleurs Alba Rohrwacher, en jardinière sacrée, dans « Last Words », Label Cannes 2020, le dernier film de Jonathan Nossiter, aux côtés de Nick Nolte, Charlotte Rampling (1) et Stellan Skarsgård. Tous deux tenaient déjà les rôles principaux d’un étonnant film de Jonathan Nossiter, tourné en partie en Grèce, « Signs and Wonders » (2000), en compétition à Berlin. Après une rencontre avec Jonathan à Deauville où « Last Words » était sélectionné au festival du cinéma américain, où il a mené une conférence sur la culture des variétés anciennes, avec la participation d’une fermière, d’un boulanger, d’une bergère de la région normande et d’experts en sciences de l’environnement, pour le développement des agricultures alternatives, nous l’avons revu à Paris. Entretien.

Cela fait plusieurs années que vous avez eu l’idée de réaliser un film sur la fin du monde et que vous y travaillez…

JONATHAN NOSSITER J’ai lu le roman de Santiago Amigorena (2), en 2014, avant qu’il ne soit publié car je suis ami avec lui depuis 25 ans. C’est une très belle personne et un grand écrivain. Son ouvrage est une vraie poésie en prose et j’ai été frappé par sa lucidité quant au constat de l’état catastrophique et sûrement de non retour de l’espèce humaine. Parce que nous sommes menacés au premier rang après la vie biologique. J’ai été frappé par cette lettre d’amour que Santiago a écrite et par la force générative de sa littérature. Il croit en la force des mots. Son livre est un acte de foi que je respecte. Je me suis alors rendu compte que le seul soulagement face à la catastrophe écologique annoncée est la foi en un soulagement spirituel que peut apporter le cinéma. Comme tous les arts. Mais étant cinéaste, je me suis dit que je pouvais essayer de construire une lettre d’amour au cinéma comme un acte salvateur pour des condamnés à mort. Et j’ai commencé à transposer l’œuvre de Santiago. Il a été formidable, me laissant le champ libre pour réinventer ce que je souhaitais. Le film est donc radicalement différent du roman mais le geste de Santiago, sa force de conviction pour la survie de l’être humain, est le même que le mien.

La proposition du film, « Last Words », est tout aussi humaniste…

JONATHAN NOSSITER Bien sûr. Il s’agit de montrer tout d’abord des individus qui se trouvent dans une solitude insoutenable. Le fait d’être ensemble, le bien public ne sont pas des fantasmes utopiques mais une nécessité de construction de toute société. La solitude du personnage au début du film témoigne de l’impossibilité d’être seul. Le mouvement du film est profondément politique en tant que recherche éthique de l’être-ensemble. Quand les gens vivent ensemble, ils partagent leur âme, la joie, la douceur et le respect de l’Autre. Le film devient un acte humaniste où l’aspect politique est au centre. Etre ensemble grâce à un acte culturel est un geste politique essentiel. Il donne une chance à l’être humain de s’améliorer qui seul, est mort. 

Nous vivons dans une société qui est presque pire que celle décrite dans le film tourné bien avant l’arrivée du virus. Je crois qu’il est plus difficile aujourd’hui d’adhérer aux fragments de culture qu’il nous reste que pour les survivants du film. Car le prix que nous allons devoir payer est énorme. Pour moi, le film est un acte militant mais d’une militance en douceur et joyeuse. Le propos en est utopique dans la mesure où il évacue notre violence intérieure.    

Chaque jour, avant de tourner avec tous les comédiens, notre recherche était de créer une forme de sympathie inattendue dans les circonstances terribles décrites par le scénario. De l’existence que nous vivions, venaient le petit geste d’une main affectueuse, un regard de deux secondes à la vraie recherche des yeux de l’autre afin de bien sentir l’être humain devant nous. Et le film, en recherche constante de l’empathie humaine, devient doux.  

Si le livre de Santiago est un poème, je pense que le film aussi est un poème… de créateur révolté. 

JONATHAN NOSSITER Le cinéma est beaucoup plus proche de la poésie qu’il ne l’est du roman. Je n’ai jamais vu des romans adaptés de façon réussie. Si Santiago avait écrit un roman classique, il ne m’aurait sans doute pas intéressé. La force motrice du cinéma vient du fait qu’il est un acte poétique pas un acte romanesque. La révolte est en moi. Je pense que la recherche de la liberté et de soi-même est une recherche de la liberté des autres justement   au moment où nous la partageons. L’acte cinématographique contient toute sa beauté dans le fait d’être indigné. La propagande est l’affirmation de l’ego et l’art mérite mieux que cela.

Le film est une déclaration d’amour à la culture à travers le cinéma… Le choix des extraits de films, qui parsèment « Last Words », s’est fait selon le caractère des personnages et les situations dans lesquelles il se trouvent. C’est comme un langage pour eux.   

JONATHAN NOSSITER C’est clair et j’espère que le spectateur, à la sortie du film, aura envie de « retrouver » l’origine de ces morceaux de films qui y sont montrés, que chacun le mènera à une centaine d’autres films. Parce qu’aujourd’hui, il y a une perte de connaissance énorme et je serais ravi qu’un spectateur de « Last Words » en sorte avec une autre conception du cinéma et de sa beauté. J’ai choisi tous ces extraits afin qu’ils servent les personnages dans des scènes données. Bien sûr, il s’agit de films que j’aime mais ce n’est pas un truc narcissique. Il a été très important pour moi d’imaginer ce que veut voir le vieux Shakespeare joué par Nick Nolte ou le jeune émigré africain, Kalipha Touray. Puis je voulais bien savoir ce que Nick a envie de montrer à Kalipha à un moment donné dans les souterrains de la Cinémathèque de Bologne. Puis ce que Nick et Kalipha avaient choisis de montrer à une possible communauté. C’est un langage au service de personnages qui veulent partager, in extremis, un soulagement avec ceux qui souffrent. Ce devrait être le rôle du cinéma : non pas un « entertainment » débile mais un profond soulagement porteur de beauté. Je pense que le cinéma, comme tout art, est un art sacré.

C’est difficile parfois de faire reconnaître le cinéma en tant qu’art…

JONATHAN NOSSITER Le cinéma a été reconnu en tant qu’art mais aujourd’hui, il est encore difficile de concevoir que d’aller au cinéma est un geste sacré comme d’aller à l’église. Ce doit être un acte de foi, de la part de celui qui le réalise comme de celui qui le reçoit, qui exige une sincérité immense. Une autre proposition du film est venue d’une réflexion de Gianluca Farinelli, le directeur de la Cinémathèque de Bologne. Il y a cinq ou six ans, alors que je commençais à écrire le scénario et que nous parlions de la barbarie de la société dite moderne, Gianluca m’a dit que l’ironie cynique remplace parfois l’intelligence, l’appropriation l’idée d’hommage et qu’il constatait que l’acte le plus radical et le plus révolutionnaire de nos jours était simplement la sincérité. J’ai été bouleversé et cela m’a donné du courage. J’ai compris que le clin d’œil cynique et le masque protègent face au spectateur et que s’exposer avec sincérité est s’exposer au ridicule. Et je l’assume.

Constatant l’obscénité de ce qu’est l’industrie du cinéma, le côté hiérarchique que je refuse, nous avons tous été payé, ce que j’ai exigé de la productrice italienne qui a complètement adhéré, avec le même salaire. Tous les techniciens, les comédiens, Nick Nolte, Charlotte Rampling, mon assistant, moi-même, étions ainsi récompensés par notre travail, à paye égale. Il est clair que ceux qui ont participé d’emblée, l’ont fait par conviction. Cela a changé le rapport des uns avec les autres et le rapport à l’image.

Et parmi les acteurs, il faut évoquer Kalipha Touray, un réfugié gambien…

JONATHAN NOSSITER J’étais ému aussi de travailler avec ce jeune réfugié venu de Gambie, ex-colonie anglaise située à l’intérieur du Sénégal, qui a un parcours hélas classique. Kalipha est parti à 16 ans, parlant seulement mandinka. Il a traversé toute l’Afrique de l’ouest, vivant des errances semblables à celles du personnage du film. Arrivé en Libye, il a été mis en prison où il subit des tortures atroces pendant des mois puis il s’est échappé et a travaillé à Tripoli pour payer le passage en Italie. A 120 personnes dans un canot en caoutchouc capable d’en transporter 20. Il a coulé et a été sauvé par des gardes de côtes. Quand je l’ai rencontré dans un camp de réfugiés à Palerme, il avait 19 ans. Je ne voulais pas d’un trop jeune comédien qui aurait été intimidé face à des monstres sacrés néanmoins forts généreux que sont Nick Nolte ou Charlotte Rampling. Kalipha devait être, dans le film, le dernier homme sur terre et le fait qu’il soit africain me semblait important. C’était aussi une approche implicite face à tous ceux qui nient la présence des réfugiés en Europe, ce qui est d’une cruauté insoutenable, moralement, éthiquement, politiquement, historiquement même économiquement. Et je savais aussi que Kalipha avait déjà connu la fin du monde. Ce qui m’a marquée chez lui, est qu’il portait tous les signes de la souffrance et les dépassait avec une vitalité incroyable, un désir de joie de vivre, une intelligence de désir de partage. Il a évacué beaucoup de questions pour nous mettre tous les deux devant des réalités essentielles et finalement il a désarmé tout le monde sur le plateau en y créant une ambiance exceptionnelle. Sa blessure était vraie et apparente ce qui a donné de la vitalité à Charlotte, Stellan ou Alba. Sa présence a été une grâce. C’était très émouvant lorsqu’il est venu à l’avant-première à Bologne, en présence de Thierry Frémaux. Il était aux côtés de Silvia Calderoni, qui interprète l’hermaphrodite. C’est une grande actrice très connue en Italie, icône du théâtre engagé dans le mouvement gay-lesbien, une militante radicale et tolérante, toujours les bras ouverts qui a bien collaboré avec Kalipha avant le tournage. Charlotte aussi a collaboré à chaque étape du scénario, Stellan à plusieurs étapes et ils ont été impliqués dans le montage. C’était vraiment un collectif. Ce qui était très beau à Bologne, c’est que Kalipha, qui n’avait jamais tourné dans un film, qui n’est jamais allé au cinéma, lorsqu’au cours de la conférence de presse, quelqu’un lui a posé la question sur ce que le film représentait pour lui, il a voulu répondre, j’ai vu un tout petit moment de joie passer sur son visage, un sourire et puis des larmes venir. C’était sa grâce. Il était ainsi sur le tournage, imprévisible. Sa sincérité ne s’est jamais discutée.  

Jonathan, vous êtes cinéaste et agriculteur. Les mots, Culture et Agriculture, ont les mêmes racines latines…

JONATHAN NOSSITER Après « le Goût et le pouvoir » (3), j’ai écrit « l’Insurrection culturelle » (4) qui fait un pont entre le film, que j’ai réalisé à propos de la rébellion de viticulteurs italiens qui continuent à produire illégalement du vin naturel, « Résistance naturelle » (2014) et « Last Words ». Ce livre contient un chapitre sur le mot « cultura » en latin, et son évolution à travers les temps. C’est fascinant. « Cultura » veut dire « travailler la terre » mais déjà quelques penseurs romains ont suggéré à l’époque la qualité métaphorique du terme comme quoi cela pouvait vouloir dire, « travailler l’esprit ». Mais le sens premier est resté jusqu’au 12ème siècle. Avec les premiers dictionnaires au 16ème, l’idée du « travail de l’homme sur lui-même » est apparue. C’est au 17ème alors que l’équilibre entre la ville et la campagne commençait à changer que le mot s’est clivé. Et au 18ème, avec les Lumières, alors que l’Homme pensait être Dieu, une séparation très nette s’est faite. Quand l’idée plus tangible que l’homme à pris la place de Dieu au début du 19ème, la séparation est définitive : la culture, soit l’intelligence de l’homme, la construction de l’homme prend le dessus sur la définition de l’agriculture. Au 20ème siècle, l’idée de « culture » comme étant « travailler la terre » est obsolète et démontre bien à quel point le clivage entre l’homme et la nature est arrivé à un point de désespérance. Aujourd’hui, j’ai l’impression de vivre dans un monde de barbarie dans laquelle la culture comme l’agriculture sont poignardées. Le seul fautif n’est pas Macron, tous les leaders occidentaux font de même mais disons qu’en France, symboliquement pays lettré, c’est particulièrement insupportable. Il existe actuellement un projet libéral de destruction des forces de résistance que l’art a toujours connues, qui aident les peuples à se libérer en remettant en question les mécanismes du pouvoir. En fait, la culture et l’agriculture sont des sœurs jumelles et beaucoup de catastrophes actuellement sont dues à ce clivage entre les deux termes. La barbarie incarnée d’un côté, par le mépris de l’agriculture, du respect de la terre et de ceux qui nous alimentent, et de l’autre par le mépris de la culture. Nous nous trouvons à un moment délicat car nous atteignons l’intersection essentielle qui m’intéresse et sur laquelle je travaille, à savoir le point de rencontre entre culture et agriculture. Cinéaste, c’est aussi ma joie d’être agriculteur, d’en vivre dans cette ferme en Italie ou j’ai réalisé une pépinière de variétés anciennes de légumes récupérées illégalement, en tant que transmission culturelle et activité vitale.  

LAST WORDS

Jonathan Nossiter

Etats-Unis, Italie, France, 2 h 6.

(1) Cf. Entretien avec Charlotte Rampling in l’Humanité, 21 octobre 2020, pages 20-21.

(2) « Mes derniers mots », de Santiago Amigorena. Editions POL, Paris, 2015

(3) « le Goût et le pouvoir » de Jonathan Nossiter, chez Grasset, Paris, 2007

(4) « l’Insurrection culturelle » de Jonathan Nossiter et Olivier Beuvelet, chez Stock, Paris, 2015.

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