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«La Fin des nuages» de Mathieu Simonet, à ciel ouvert

C’est un livre comme qui dirait à double entrée : d’un côté un essai (sur la question des nuages et de leur statut : à qui appartiennent-ils ? Quelles conséquences géopolitiques, environnementales, éthiques, entraînent leur manipulation ?), de l’autre un récit intime. Mathieu Simonet, ancien avocat et romancier, recherche semble-t-il en laborantin le juste équilibre, transvase, ajuste, échantillonne, et avance ainsi sur la crête poético-juridique qu’on lui connaît. On pourrait tirer le fil météorologique ou le fil personnel. Mettons qu’on choisit dans cet article d’emprunter partialement l’une des deux portes.

Benoît ne s’est pas toujours appelé Benoît dans l’œuvre de Simonet (sept romans d’inspiration autobiographique, en comptant celui-ci), mais il a toujours été présenté comme «[s] on amoureux». Cet amoureux, Benoît Brayer, qui était aussi son mari, est décédé le 5 février 2020. Il se trouve que cet homme avait créé et s’occupait d’un festival de musique en plein air à Paris (le Fnac Live, sur le parvis de l’Hôtel de ville). A chaque édition, il scrutait le ciel et suivait toutes les applications météo existantes de peur de voir le travail d’une année réduit à néant par une averse. Le suspense restait entier jusqu’au bout car, a priori, sauf dans les contes, on ne contrôle pas la pluie, pas plus qu’on ne choisit que la maladie s’abatte ici ou là, qu’elle s’endorme quelques années ou revienne d’un coup. «En ce sens, écrire est parfois la seule option qui s’offre à nous.» Il faut comprendre que l’écriture était «en panne» et que ce livre est pour l’auteur celui d’un retour à l’ouvrage, peut-être d’une embellie, en tout cas d’une forme trouvée – et trouvée dans les nuages.

Une tache qui ne part pas

Le début de la Fin des nuages est tout simple, très beau. Deux garçons se rencontrent en boîte de nuit. L’un est myope, l’autre croit qu’il le «mat[e]», c’est un genre de malentendu. Ils rentrent ensemble. Mathieu n’est pas certain d’être attiré et l’appartement n’est pas à son goût, mais enfin «on ne sait jamais». Le lendemain, devant un grand café, Benoît évoque son cancer. L’histoire est racontée brièvement ; elle est d’une tristesse infinie. A 20 ans, il découvre une tache noire sur son sexe dont il n’ose parler à personne. Il frotte avec du savon, mais la tache ne part pas. Jusqu’à 25 ans, il n’a aucune relation sexuelle. Lorsque le «grain de beauté» recouvre l’ensemble de son gland, l’angoisse supplante «sa pudeur et sa honte» et il se rend à l’hôpital où on lui diagnostique un mélanome. Benoît et Mathieu vivront ensemble pendant quinze ans.

Du regard baissé vers cette marque vécue en «punition divine même s’il n’était pas croyant», Benoît a par la suite en quelque sorte vu plus haut, plus loin. Il a levé le nez, il a tenu tête. Il a trouvé l’amour et l’épanouissement professionnel. A la fin, dans sa chambre d’hôpital, un médecin a expliqué qu’il lui fallait «un objectif», un dernier défi pour tenir. «Il voulait voir le ciel.» Le souhait a été exaucé parce que son lit avait des roulettes. «C’est finalement toujours la même histoire. Bouleversante. Universelle. Ce besoin de ne pas oublier les morts. De les raccrocher au réel. Par un livre. Par une plaque. Pour les rendre éternels.»

Mathieu Simonet, la Fin des nuages, Julliard, 208 pp., 20 € (ebook : 13,99 €).