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«La perspective d’une croissance verte relève de la science-fiction»

Jusqu’à ce dimanche, le Centre Pompidou organise trois jours de débats pour s’interroger sur les liens entre transition écologique et transition culturelle. Retrouvez tribunes, interviews et enquêtes dans le dossier thématique dédié à l’événement. Ainsi que les articles des étudiants journalistes de l’IPJ Dauphine, venus couvrir le forum pour Libération.

L’économiste Timothée Parrique était invité à la conférence climat, organisée ce week-end au Centre Pompidou en partenariat avec l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), chargée d’accompagner les politiques publiques dans la transition écologique. Fervent défenseur de la décroissance, le chercheur n’imagine pas un instant que la neutralité carbone puisse être atteinte grâce à l’innovation technologique, l’un des quatre scénarios imaginés par l’Ademe… Rencontre.

Peut-on parier sur l’innovation technologique pour atteindre la neutralité carbone en 2072 ?

D’abord, il faut faire attention avec les projections à long terme. D’après le Giec, nous avons cinq ans pour réduire drastiquement nos émissions carbones. Donc les scénarios de l’Ademe faisant le pari lointain de la technologie me paraissent déraisonnables. Beaucoup d’innovations ont un impact sur le climat. Les éco-innovations [technologies durables qui œuvrent à réduire les inégalités induites par le dérèglement climatique, ndlr] ne représentent que 15 % des brevets déposés et cette proportion reste stable. Ça ne me semble pas réaliste de prévoir qu’elles compensent la puissance des innovations destructrices. Nous sommes face à un paradoxe : pour créer ces éco-innovations, il faudrait un système économique qui supprime les activités énergivores, insoutenables écologiquement, comme la production de SUV ou les lignes aériennes nationales. Mais cela mènerait à la décroissance. Dans notre société capitaliste, l’utilisation de la technologie pour atteindre la neutralité carbone ne fonctionnera pas.

Et dans l’hypothèse où toutes les innovations deviendraient des éco-innovations ?

Même en atteignant 100 % d’éco-innovations, il faudrait décupler leur efficacité pour pouvoir atteindre à la fois les exigences de croissance économique et de réduction du CO2. Techniquement, ça me paraît infaisable. C’est comme sauter d’une falaise sans rien sur le dos et se dire qu’on va se construire un parachute avant de toucher le sol ! Aujourd’hui, le peu de personnes qui défendent la croissance verte sont les privilégiés qui s’enrichissent sur le dos des pays du Sud et des ménages modestes qui, eux, vont devoir faire face aux conséquences de cette insouciance.

Les scénarios 3 et 4 de l’Ademe misant sur une forte croissance économique sont-ils donc inenvisageables ?

La croissance est une promesse creuse et dangereuse. Ce n’est pas sérieux que l’Ademe développe de tels scénarios, car ils légitiment une posture répréhensible moralement et légalement. Le scénario 4, c’est carrément de la science-fiction. Aujourd’hui, une croissance verte n’est pas possible même si on peut avoir une croissance moins carbonée. Si l’on veut que la France respecte à la fois ses engagements climatiques tout en assurant l’équité entre citoyens, il faudra surcompenser les émissions de gaz à effet de serre : en effet, éradiquer la pauvreté dans le monde augmenterait les émissions globales de 18 %. Tout cela n’est pas pris en compte dans ces scénarios 3 et 4 de l’Ademe. Ils se basent seulement sur la trajectoire carbone de la France, fluctuante d’une année à l’autre. Je ne comprends pas leur utilité, si ce n’est garder en vie des fables créées de toutes pièces par des économistes ou des PDG de la Silicon Valley pris d’un élan d’optimisme. Alors qu’en réalité, il faudrait deux autres scénarios plus extrêmes que la prospective «génération frugale» : un scénario décroissance et un scénario effondrement.

A quoi ressemblerait le monde si l’on ne changeait pas notre manière de consommer, notre système économique ?

A 2022, mais en pire : où étaient les technologies quand il y a eu les gigantesques feux de forêt ? Les inondations ? La canicule qui a tué des milliers de personnes ? Si on ne fait rien, les scientifiques le disent, ce qu’on a vécu cette année va s’intensifier mais aussi se stratifier : les plus vulnérables vont être encore plus exposés, les plus riches vont se protéger. La croissance économique dans sa dynamique creuse les inégalités. Continuer comme ça, ce n’est même pas un scénario que j’imagine. Il faudrait au contraire passer d’une économie compétitive à une économie coopérative. Moi, en 2072, j’imagine une économie où tous les secteurs clés, l’eau, l’énergie, l’alimentation, la mobilité, seraient organisés de manière résiliente. C’est-à-dire qu’ils ne fluctuent pas en fonction des humeurs des marchés et d’une minorité d’actionnaires qui cherchent à s’enrichir. Il faudrait plutôt jouer au jeu du partage – des crèches collectives aux monnaies locales – et imaginer la sobriété individuelle au profit de l’abondance collective.