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« Les soins palliatifs sont un devoir, l’euthanasie une préférence d’opinion »

La Croix : Dans son avis 139, le Comité consultatif national d’éthique a considéré qu’il existait « une voie éthique pour une aide médicale à mourir ». Partagez-vous ce point de vue ?

Roger Gil : J’ai bien une opinion personnelle, mais elle importe assez peu ici. La mission d’un Espace éthique régional comme le nôtre est de donner aux citoyens les outils pour réfléchir par eux-mêmes et se déterminer dans le débat qui s’ouvre, pas d’asséner ce qu’il faut penser. Sinon, on impose quelque chose de doctrinal. Or, l’éthique ne peut pas être un corps de doctrine. C’est un exercice de discernement.

Le débat bioéthique consiste à répondre à une question : comment faire pour bien faire ? Cela suppose de réfléchir à ce qu’est le bien. C’est une notion difficile à cerner, mais on peut se mettre d’accord sur une proposition englobante : quand je fais quelque chose, est-ce que cela fait grandir l’humanité en l’homme ou est-ce que cela la rétrécit ?

S’agissant d’une possible légalisation de l’aide médicale à mourir, on constate que les réponses sont diverses. Pour certains, attenter à la vie humaine est un interdit fondamental, d’autres soutiennent, au contraire, que dans certains cas on peut donner la mort par humanité. L’interprétation de l’humain est variable selon les sociétés et les époques et c’est tout l’enjeu du débat éthique et démocratique que d’amener les citoyens à analyser les enjeux des propositions et de se forger une conviction.

Si c’est bien notre humanité qui est en jeu, l’éthique peut-elle fluctuer au gré de l’opinion majoritaire ?

R. G. : Un problème éthique n’a jamais de solution définitive. La délibération débouche le plus souvent sur un compromis instable et qui peut être amené à évoluer sous l’effet de la demande sociale, voire du lobbying militant. Sur la question de la fin de vie, on voit s’affronter deux logiques, deux visions éthiques au sein de la société française.

La première, que je qualifierai de maximaliste, a piloté pendant longtemps les grandes options éthiques dans notre pays. Ainsi, en France, on ne peut pas vendre son sang, ses tissus, ses organes. Pourquoi ? Parce que l’on considère que l’on ne peut distinguer le corps de la personne qui est témoin d’humanité. Ainsi, nous n’avons pas tous les droits non seulement sur le corps d’autrui mais aussi sur notre propre corps.

À l’inverse, une éthique libertarienne revendique de pouvoir faire ce que l’on veut de son corps du moment que l’on ne fait pas de mal à autrui. C’est l’un des arguments avancés par les partisans de la procréation médicalement assistée pour tous et repris aujourd’hui par les militants du droit de pouvoir choisir sa mort. Deux demandes qui traduisent la poussée de cette philosophie libertarienne qui semble devenue majoritaire dans l’opinion.

Comment est-on passé de l’une à l’autre ?

R. G. : Les raisons sont multiples. Il y a évidemment la déchristianisation et la sécularisation de nos sociétés occidentales. Mais aussi la pression d’une idéologie venue du continent américain qui, portée par l’évolution des biotechnologies, considère que tout ce qui est possible doit être fait. Cela alimente le sentiment que l’être humain peut et même doit être complètement maître de son corps et de son destin depuis qu’il a perdu l’immortalité eschatologique.

Cette revendication d’une liberté absolue ne cache-t-elle pas une immense peur de la mort ?

R. G. : Sans doute. La mort fait peur et plus encore les souffrances qui sont associées, dans l’esprit de beaucoup, à la maladie et à l’agonie. Et cela nous ramène au débat du moment : est-ce que le cadre actuel, législatif et organisationnel, est adapté pour lutter contre les souffrances ? Et, si non, que faut-il changer ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller ?

Et que répondez-vous ?

R. G. : S’il doit y avoir une évolution de la loi, cela doit correspondre à un besoin, pas à une idéologie. Bien sûr, il y a encore des échecs dans la prise en charge des souffrances. Mais il me semble que cela est surtout dû à l’insuffisance de la culture palliative, au manque de moyens accordés aux soins palliatifs. L’allégement de la souffrance est un devoir, un combat terriblement humain. Les soins palliatifs sont un devoir. L’euthanasie est une option, une préférence qui relève de l’opinion. Or, choisir cette solution peut exposer aux risques de dérives comme celles que l’on constate en Belgique.