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France

Logement. Vingt ans de vie effacés en une expulsion

Derrière ses lunettes de soleil et son sourire, Marianne ne laisse rien paraître de sa situation. Pourtant, depuis son expulsion il y a un mois et demi de son appartement parisien, elle est hébergée dans un hôtel austère. Les visites y sont interdites. Et le quotidien parfois sordide. « Le lit était plein de puces, alors j’ai changé les draps et j’ai lessivé la chambre, raconte-t-elle, accoudée à la table d’un café. Les toilettes et douches communes ont aussi été une mauvaise surprise… » Mais au fond, ce n’est pas grand-chose comparé au traumatisme de sa mise à la porte, le 11 juillet, date où sa vie a basculé.

Ce matin-là, elle voit débarquer sa propriétaire, un huissier de justice et trois policiers en civil à la porte de son studio de 33 m2. « J’étais dans mon lit quand j’ai entendu frapper à la porte. Je me doutais de ce dont il s’agissait alors j’ai couru mettre un foulard sur mes cheveux et m’habiller à la hâte », se souvient-elle. La petite délégation l’informe qu’elle doit quitter les lieux sur-le-champ. « Ils m’ont dit “prenez votre temps’’, mais j’étais tendue. Je n’arrêtais pas de faire tomber mes affaires de mon sac. » Finalement, elle n’emporte que les deux petites valises qu’elle avait préparées. Elle laisse sur place tout le reste, faute d’endroit pour stocker ses affaires. « Des meubles, des objets, qui ont fait partie de ma vie ces vingt dernières années », murmure la quarantenaire.

Se battre pour assumer seule

Quitter cet appartement, c’est aussi un choc affectif pour Marianne. Depuis son arrivée en France, il y a vingt ans, cette Camerounaise n’a jamais résidé ailleurs. « Je connaissais les commerçants, j’avais des amies dans le quartier », soupire-t-elle les yeux humides. Même quand son mari est parti, en 2005, pour aller s’installer en Thaïlande, elle n’a pas voulu déménager. À l’époque, il lui a fallu se battre pour assumer seule la charge de l’ancien logement conjugal. Aides au logement déduites, le montant du loyer de Marianne était de 500 euros par mois. Une somme importante au regard de son petit salaire.

Auxiliaire de vie, elle enchaîne les heures supplémentaires pour faire face. Mais son employeur refuse de les lui payer et la licencie. « Je suis allée voir les syndicats qui m’ont aiguillée vers un avocat. Il a saisi le tribunal des prud’hommes. » En attendant l’issue du procès, elle a retrouvé un travail. Depuis le 11 mars, elle enchaîne les CDD de six mois dans les cantines des écoles du 13e arrondissement. Un métier qu’elle exerçait déjà au Cameroun. « J’adore cuisiner », glisse-t-elle dans un sourire. Un plaisir dont elle est privée dans sa chambre d’hôtel, où elle n’est pas autorisée à préparer sa nourriture. « Du coup, manger à l’extérieur me coûte cher et je ne peux pas mettre d’argent de côté », déplore-t-elle.

Son expulsion, Marianne l’avait vu venir. Déjà, pendant la trêve hivernale, elle se savait en sursis. Le 9 juillet, date limite que lui avait donnée la justice pour quitter son logement, elle savait qu’il n’y avait plus d’espoir. Cette descente aux enfers avait commencé deux ans plus tôt, avec le décès de sa propriétaire. « C’est sa fille qui en a hérité, mais elle a préféré s’en débarrasser », explique-t-elle. La nouvelle propriétaire veut vendre. Marianne ne veut pas partir. Leurs relations se tendent. « Elle ne voulait pas de moi », lâche l’ancienne locataire. « Les deux derniers mois, je ne pouvais verser que 50 euros mensuels. Du coup, je n’ai pas pu obtenir mes dernières quittances de loyer, ce qui m’a empêché de trouver un autre logement dans le privé avant l’expulsion », explique-t-elle. Dans l’urgence, Marianne a multiplié les demandes de logement à sa mairie. Sans succès. Rien, non plus, du côté de sa demande de logement social, qui date pourtant de 2012.

Hausse de 40 % de cas en 10 ans

Marianne n’est pas un cas isolé. En France, plus de 160 000 personnes sont ainsi expulsées tous les ans de leur domicile avec le concours de la force publique. Un chiffre qui a augmenté de plus de 40 % en dix ans et qui place la France dans les trois pays de tête de l’Union européenne en matière d’expulsions locatives, derrière la Grande-Bretagne et la Belgique. Les expulsions ont le plus souvent lieu l’été, après la trêve hivernale et loin du regard des voisins ou des camarades de classe des enfants scolarisés. Dans un marché locatif de plus en plus inabordable pour les revenus modestes, plus de 50 % des personnes expulsées se retrouvent à la rue ou dans une structure d’hébergement d’urgence.

Marianne peine à se projeter à long terme. Elle se raccroche à une certitude. « Quoi qu’il arrive, vous ne serez pas à la rue », lui a assuré la personne qui suit son dossier à la Fondation Abbé-Pierre. « Sans eux, je ne sais pas ce qui me serait arrivé, ils m’ont expliqué mes droits et m’ont apporté un soutien moral lors de mon expulsion », explique Marianne. Elle a été les trouver grâce au contact donné à l’époque de son arrivée en France, quand elle suivait des cours de français et sa formation d’auxiliaire de vie avec l’association Aurore. « À l’époque, je n’en ai pas eu besoin, mais j’ai gardé le numéro, au cas où… Et cette année, je me suis retrouvée dans leur bureau et je leur ai dit “il faut que vous m’aidiez, je vais être expulsée et je n’ai personne ici…” Eux m’ont écoutée alors qu’avant, on m’avait traitée comme une moins que rien », se souvient Marianne au bord des larmes. Sans certitude, elle n’en demeure pas moins une combattante du quotidien. « Heureusement, l’hôtel est dans Paris et je ne suis qu’à 40 minutes de transport de mon travail… » lâche-t-elle. Une manière de cultiver un certain optimisme, en attendant de retrouver un toit bien à elle.

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