La chercheuse suisse Annick Morard analyse dans un bel essai ce que révèle de la Russie le goût prononcé et séculaire de ses habitants pour la monstruosité.

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Un monstre sylvestre et un monstre marin. Loubok (gravure sur bois) du XVIIIe siècle. La Baconnière

« Ourod. Autopsie culturelle des monstres en Russie », d’Annick Morard, La Baconnière, 336 p., 21 €.

« Oui, la Russie est un monstre, la Russie est monstrueuse », lit-on dans le préambule d’Ourod. Autopsie culturelle des monstres en Russie. Que le lecteur se détrompe : il ne s’agit pas, chez l’auteure, d’un accès de russophobie, mais d’un parti pris épistémologique. Selon Annick Morard, chercheuse à l’université de Genève, le rapport à la monstruosité est révélateur d’une société donnée, et son étude est censée le démontrer. Mais qu’est-ce qu’un monstre ?

Si la tératologie, cette « science » des monstres, remonte loin, l’intérêt des historiens, pour qui il s’agit moins de définir leur nature que de décrire leur fonction, est récent. Même si l’on retrouve dans tous les cas une méfiance envers les écarts par rapport à ce qui est perçu comme la norme – celle de la Création, celle de l’évolution biologique ou plus tard celle du « matérialisme historique » –, le regard change, de l’effroi à l’émerveillement, de l’intérêt scientifique à la curiosité et à l’amusement. Progressivement, les monstres envahissent l’espace public, se font une place dans la culture de divertissement, et leur aspect évolue.

De Pierre le Grand à l’entre-deux-guerres

Ce terrain est bien déblayé ; il existe une pléthore de travaux sur le sujet. L’originalité du livre d’Annick Morard tient à ce qu’elle y combine astucieusement trois atouts : la spécificité du phénomène en Russie, les acquis de la recherche internationale et une connaissance exhaustive des travaux des spécialistes russes.

Compte tenu de l’abondance des données, une délimitation s’imposait. Le choix de l’auteure a porté sur trois étapes-clés : l’époque du tsar Pierre le Grand (1672-1725) – curiosité à l’égard des êtres difformes, ourody, en russe ; le XIXe siècle – les monstres comme objets à la fois de l’approche scientifique et du divertissement populaire ; et les années 1920-1930, où la monstruosité devient une antithèse de l’« homme nouveau », porteur des valeurs socialistes. Dans son analyse de cette dernière période, Annick Morard s’appuie principalement sur les textes littéraires, ceux de Mikhaïl Boulgakov, Iouri Tynianov ou encore Andreï Platonov. Elle démontre l’interaction entre leurs œuvres et la recherche scientifique, notamment dans la lignée de l’eugénisme, qui connaît alors un grand essor.

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L’ambition de créer un « homme nouveau », doté d’un corps parfait, va de pair avec la vision de l’« homme ancien » comme un être dégénéré et difforme. La « monstrualisation » des capitalistes américains, des envahisseurs nazis, mais aussi des « ennemis du peuple » en fournit des exemples à foison.

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