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« Quand nos premiers émois littéraires renvoyaient la censure de Gérald Darmanin à sa juste place, un pur n’importe quoi », par Nicolas Mathieu

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Nicolas Mathieu à Montreuil, le 22 mars 2022. (CAMILLE CIER / Hans Lucas via AFP)

EXTRAIT. En juillet dernier, le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin interdisait la vente de « Bien trop petit » de Manu Causse aux mineurs. Nicolas Mathieu lançait alors sur les réseaux sociaux la campagne #WhenIWas15, dont les textes sont aujourd’hui regroupés en un recueil.

Temps de lecture 2 min

Quelle mouche avait piqué Gérald Darmanin ce jour-là ? Au cœur de l’été dernier, le ministre de l’Intérieur avait décidé d’interdire, onze mois après sa publication aux éditions Thierry Magnier, la vente aux mineurs de « Bien trop petit » de Manu Causse, qui porte sur la découverte de la sexualité par un adolescent. Révolté par cette décision, le prix Goncourt Nicolas Mathieu lançait alors sur les réseaux sociaux la campagne #whenIwas15. Il invitait tout un chacun à raconter ses troubles adolescents. Ce qui a donné lieu à une ribambelle de récits jolis et émouvants. Paraît ce mercredi 25 octobre un recueil qui en compile une centaine et dont les droits d’auteur seront versés à une association militante en faveur de l’éducation à la sexualité. Nous vous proposons d’en découvrir la préface, signée par Nicolas Mathieu.

WhenIWas15. Lire et dire le désir, collectif, éditions Thierry Magnier, 176 p., 10 euros.

Extrait de « #WhenIwas15 Lire et dire le désir »

Pour expliquer d’où vient ce livre, il faut remonter un peu en arrière. En 2022, les Éditions Thierry Magnier publiaient dans L’Ardeur, leur collection de textes érotiques à destination des adolescents dirigée par Charline Vanderpoorte, le roman de Manu Causse « Bien trop petit ».

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Or onze mois plus tard, en juillet 2023, sans que rien n’ait laissé prévoir cette curieuse décision, un arrêté signé par le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin interdisait la vente aux mineurs de cet ouvrage. La nouvelle tombait comme ça, tel un couperet, brutale, folle, l’éditeur et son auteur l’apprenant d’ailleurs par voie de presse.

Comme à beaucoup d’autres, la chose m’apparut alors non seulement absurde, mais totalement injuste et arbitraire. Sur quel signalement cette mise à l’index relative s’était-elle opérée ? Qui, en plein été, par quelle manœuvre, avait décidé de cette censure ? Pourquoi le ministère y avait-il consenti ? Pourquoi viser Thierry Magnier qui a tant le souci du lecteur,
et du jeune lecteur en particulier ? Sans même parler de la personnalité de celui qui a signé l’arrêté, dont l’exemplarité était pour le moins sujette à caution.

Vraiment, l’événement sidérait autant qu’il indignait. Mais que faire de cette colère ? Et comment résister ? C’est en me posant ces questions que me vint l’idée d’un hashtag avec lequel on pourrait peut-être rendre évidente l’absurdité de ladite censure, et faire un peu honte à ceux qui en avaient été les instigateurs. Avec ce #whenIwas15, j’appelai les gens sur les réseaux à témoigner de leur jeunesse, je tentai de lever une armada de récits intimes qui établiraient de manière évidente que l’adolescence, la littérature et l’érotisme ont justement tout à voir. Pour montrer l’exemple, j’écrivis très vite, comme ça, sur une terrasse de café, mon propre récit, avant de lancer notre cri de ralliement numérique.

Et l’initiative prit aussitôt. Ainsi, pendant des semaines, durant tout l’été 2023, des dizaines de textes furent publiés par des lecteurs, des lectrices qui se mirent à raconter des souvenirs de lectures planquées sous les draps, de livres interdits dénichés dans la bibliothèque des parents, de coups de chaud sur « La Bicyclette bleue » ou de manipulation clandestine en parcourant les pages de vieux SAS. Ce fut une vague, pleine d’hormones et de nostalgie, avec ses histoires drôles, ses tragédies, ses bonheurs, ses sauvetages aussi, car les livres sauvent, c’était dit noir sur blanc. Tout un passé jaillit, disparate, plein de cas, de constantes, d’exceptions et de redites, et tout l’été en fut comme transformé, tapissé aux couleurs de ces textes où nos premiers émois littéraires brillaient d’un éclat mouillé et renvoyaient la censure du ministre à sa juste place, un pur n’importe quoi.

Ce livre reprend une sélection de ces histoires si belles, pour en garder la trace et marquer le coup, nuire un peu mieux à la bêtise dont furent victimes un livre, son auteur et son éditeur. Que ceux qui prirent la plume cet été-là soient remerciés pour ce don de leur intimité, ces mots pour la bonne cause, cette impudeur dressée face la tartufferie. Et pour avoir prouvé de la meilleure des manières que notre liberté d’écrire vaut bien qu’on dévoile un peu son cul.

Nicolas Mathieu

© Éditions Thierry Magnier