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Que faire de ma fortune d'entrepreneur ?

En septembre, Yvon Chouinard, le fondateur de Patagonia, faisait sensation en annonçant qu'il léguait l'entreprise (valorisée 3 milliards de dollars) et ses bénéfices futurs (100 millions de dollars en moyenne ces dernières années) à la lutte contre le réchauffement climatique, fléchée vers la protection des sols et l'agriculture responsable. Plus tôt cette année, Stéphane Bancel, l'heureux PDG de Moderna, déclarait destiner les 280 millions de dollars nets issus de la cession de ses stock-options à « améliorer le monde. Mes enfants auront la maison de famille et une éducation, le reste sera donné ». Logique comparable chez Pierre-Edouard Sterin, le créateur des coffrets cadeaux SmartBox. Les 800 millions d'euros de sa fortune, il les a injectés en grande partie dans un fonds de dotation destiné à soutenir la cause des plus démunis. A ses cinq enfants, ce fervent catholique ne réservera, dit-il, que « l'essentiel » : là encore, l'éducation. On peut citer aussi Jean-Pascal Archambaud, qui a placé ses titres dans une fondation actionnaire, le Fonds Archambaud pour l'Homme et la forêt qui pilote l'entreprise et octroie les dividendes à des causes d'intérêt général. Mais aussi Cyrille Vu ou Bruno Peyroles, patrons respectivement du cabinet de conseil Seabird et de Bureau Vallée. Et d'autres encore, bousculés dans leur conscience, questionnés sur le sens et la finalité de la fortune qu'ils ont accumulée via leur entreprise, sur le partage des valeurs qui ont construit cette dernière, mais aussi sur la justification de l'héritage. Rappelons à ce titre un récent rapport du Conseil d'analyse économique : l'héritage représente aujourd'hui 60% du patrimoine global des ménages français ; il plafonnait à 35% en 1970... Un sujet philosophique, un sujet d'équité - l'endogamie des élites, la reproduction des biais sociaux, et l'aggravation des écarts de richesses en résultent -, un sujet fiscal cardinal. Et incandescent.

Quid avant, pendant, après ?

Laurent Allard, co-gérant de Family & Co - conseil des actionnaires et entreprises familiales - le souligne à raison : ces « cas » sont une voie parmi d'autres, il existe un large éventail de comportements à même d'affecter un sens au succès : les choix de réinvestir une grande partie des bénéfices, de solidifier les emplois, de renchérir les rémunérations, de refuser externalisations et délocalisations, de partager la valeur avec les acteurs du territoire, de développer le mécénat de compétences, d'adopter le statut d'entreprise à mission, la « manière » aussi de conduire le management, le dialogue social et d'approcher l'exigence d'exemplarité, sont des indices (non exhaustifs), peu visibles mais significatifs. Il n'existe guère de « chevaliers blancs », mais plutôt une vaste panoplie de cavaliers aux étendards oscillant du gris ténébreux au gris lumineux. Il n'empêche, ces quelques exemples spectaculaires, même rares, ont le mérite de susciter des interrogations universelles et transversales au sein de la communauté des entrepreneurs familiaux. Que faire, donc, de sa fortune ?

Proposer des réponses invite, au préalable, à explorer d'autres questions : cette fortune avait-elle été semée avant ? Qui l'a développée pendant ? Qui est légitime pour la réceptionner après ? Des questions qui renvoient doublement à la raison d'être - au sens philosophique du terme, non du dispositif né de la loi Pacte - : celle de l'entreprise, celle de l'entrepreneur - qu'il soit ou non héritier, qu'il ait ou non des descendants, que cette progéniture soit ou non promise à lui succéder.

Prisme confessionnel

Ces décisions radicales ont des racines diverses. Parmi celles dites transcendantes, citons le prisme culturo-confessionnel : la religion catholique, dominante dans l'Hexagone, dicte des principes de partage, de raison, de sobriété, d'abandon. Certains patrons chrétiens y sont sensibles, mais dans une proportion très limitée. Or ce biais n'est pas neutre à l'échelle d'une nation ; en France, pays de 67 millions d'habitants, on dénombre seulement 25 fondations actionnaires. Au Danemark, onze fois moins peuplé, on en recense 1 300, et 70% du capitalisme boursier est le fait d'entreprises détenues majoritairement par des fondations actionnaires. En cause : avant tout bien sûr des dispositifs fiscaux et législatifs très éloignés, mais aussi des conceptions distinctes des droits de succession et de l'héritage - la culture latine, au contraire de celles anglo-saxonne ou des pays nordiques, interdit de déshériter -, de la propriété, de la transmission, du partage de valeurs, de la raison d'être, de l'argent, du don, auxquelles la culture protestante est loin d'être étrangère.

Syndrome de l'imposture

Autres racines - parmi bien d'autres -, celles-là immanentes : d'une part une exigence éducationnelle, tantôt atavique tantôt spontanée, au nom de laquelle l'entrepreneur est conscient que leur donner insensément peut précipiter les enfants au bord de l'abîme ; outre les effets délétères de l'ivresse matérielle, comment en effet irriguer le sens de son devenir d'adulte quand celui-ci est assuré d'une prospérité (anormale) à laquelle on n'a pas contribué ? Ou comment déposséder ses enfants afin de leur rendre service. Et aussi comment renchérir la valeur du travail aux dépens de celle du legs.

D'autre part le syndrome, ou plutôt la saine perception de l'imposture, c'est-à-dire la conscience d'être bien né, d'avoir copieusement hérité, d'avoir pu suivre de brillantes études, d'avoir été bien préparé, d'avoir été solidement épaulé dans sa gouvernance, d'avoir bénéficié d'une heureuse conjoncture. Bien sûr, cette conscience ne justifie nullement de minorer ce que l'entrepreneur doit à lui-même et ce que l'entreprise lui doit : les prises de risque, le poids des responsabilités - vis-à-vis de toutes les parties prenantes, y compris l'ascendance et la descendance familiales, et « l'histoire » de l'entreprise souvent séculaire -, les sacrifices, les peurs, la solitude, mais aussi (lorsqu'elles sont au rendez-vous) son abnégation, ses facultés de visionnaire, de manager, d'entraîneur, de stratège, ses capacités à demeurer debout dans les tempêtes. Simplement, la conscience de l'imposture exhorte à relativiser sa participation à l'oeuvre d'ensemble, et à restaurer l'origine du succès dans ce qu'est véritablement l'entreprise : un collectif de travail, une somme de collaborations, un agrégat d'engagements et de compétences, au centre desquels l'entrepreneur est un, certes singulier, évidemment prépondérant, mais qui existe parce que les autres déploient leurs propres compétences, leur propre engagement.

« L'entreprise ne m'appartient pas »

Cette communauté de parties prenantes, dominée par les salariés, travaille au profit de l'entreprise, de toute l'entreprise et pas seulement de l'entrepreneur. « L'entreprise ne m'appartient pas » : ainsi d'ailleurs Yann Rolland justifie le choix de réunir ses parts majoritaires du capital de la société Cetih (1 300 salariés, 220 millions d'euros de chiffre d'affaires) dans un fonds de dotation familiale, Superbloom, dédié aux femmes en précarité et aux méthodes alternatives d'éducation. Dans une culture française propice à sacraliser l'image narcissique de l'entrepreneur et à concentrer sur ses seules épaules la paternité du succès - « justifiant » ainsi un partage très inégal de la valeur -, Yann Rolland détonne. Un patron parmi d'autres qui ne compartimente pas le sens de sa vie du sens de l'entreprise - à laquelle il a consacré l'essentiel de son itinéraire. Ces deux sens sont insécables, mais selon une porosité subtile et fragile : il s'agit d'épanouir son existence indépendamment de l'entreprise, tout en nourrissant réciproquement et indissociablement les sens des deux items. L'alignement, ou plus prosaïquement la cohérence des deux sens, peut alors fonder l'accomplissement. Et favoriser le passage à l'acte, souvent douloureux, auquel tout entrepreneur est confronté : couper le cordon ombilical le reliant à ce qui a constitué sa principale raison de faire et qui a façonné son existence et sa représentation sociales.

Et l'on devine combien ce type d'acte altruiste peut rejaillir sur les résultats, dès lors qu'il se fortifie dans une gouvernance, dans une culture managériale et dans un partage de la (et des) valeur(s) corrélés. En effet, il est aisé d'imaginer les salariés éprouver un sentiment de fierté, et donc l'entreprise cimenter le corps social, profitant alors à la motivation, au présentéisme, à la fidélité, au recrutement, et même à la solidarité et à la résilience lorsque les cieux grondent. Preuve aussi que capitalisme et altruisme, capitalisme et utilité, capitalisme et bien commun ne forment pas systématiquement un oxymore. Encore faut-il une conscience de femme ou d'homme, partagée avec le reste de la famille et notamment les descendants, qui soit déterminée à corriger les propriétés empoisonnées du capitalisme. Oui, la philanthropie peut être lumineuse.

Philanthropie ambivalente

Philanthropie : le mot est lâché, car affecté au cénacle des entrepreneurs (familiaux ou non), il ne fait pas l'unanimité. « Il peut même faire plus de mal que de bien », soutient le journaliste, essayiste et expert de la transition écologique Lionel Astruc. Ainsi son enquête L'art de la fausse générosité, La fondation Bill et Melinda Gates (Actes sud, 2019) dissèque les ressorts, les mécanismes d'une démarche philanthropique plébiscitée sur toute la planète mais qui, en bien des points, apparaît duplice et spécieuse. Que symbolise-t-elle ? La volonté de se substituer aux prérogatives des Etats et d'affaiblir les services publics, la volonté de consolider les « riches » dans leur posture de maîtres de la générosité et d'enluminer leur « utilité » redistributive, la volonté de conserver intact un modèle socio-économique qui maintient l'organisation féodale, la volonté de diffuser dans les consciences à la fois une idéologie et une aura réputationnelle qui profitent à l'activité de l'entreprise... au final le double vœu, concomitant, de lézarder la démocratie et d'en combler les brèches par des artifices lucratifs.

Exemple, communs aux Gates, Musk, Bezos, Zuckerberg et autres colosses du monde numérique : l'affectation de leurs « dons » met en exergue le technosolutionnisme sur lequel est fondé leur business. Ses investissements philanthropiques dans l'éducation, Xavier Niel les engage-t-il parce qu'il est simplement convaincu que l'apprentissage des technologies numériques sauve des adolescents égarés, ou parce qu'il espère aussi diffuser malicieusement un évangile qui profitera à ses métiers ? Dans un autre domaine, Bernard Arnault investit-il tous les segments du monde de l'art - prochaine cible, le plus prestigieux galeriste de la planète, Larry Gagosian ? - simplement pour soutenir la création avec générosité, ou aussi pour participer à enflammer la cote spéculative des artistes qu'il collectionne et pour établir des ponts marketing avec son empire du luxe ?

SBF le bien nommé

Et que dire de SBF (le bien nommé) Samuel Bankman-Fried, PDG de la bourse d'échanges de cryptomonnaies FTX. En quelques jours, mi-novembre, ses agissements ont précipité sa société alors valorisée 32 milliards de dollars dans la faillite, ont dépouillé des milliers de clients, et auraient réduit sa propre fortune (estimée à 16 milliards de dollars) en cendres. L'enquête fera la lumière sur les mécanismes frauduleux, peut-être aussi sur la réalité des centaines de millions de dollars de dons, versés à titre personnel ou via sa fondation, supposément dévolus à « faire le bien dans le monde » - lutte contre les maladies, pour la protection de l'environnement, etc. SBF, qui avait installé le siège social de son empire dans le paradis fiscal des Bahamas et qui à ce jour demeure introuvable, n'est pas le premier à se fourvoyer. Mais il est un « cas » particulièrement symptomatique : fer de lance du mouvement « Altruisme efficace », il professait (officiellement) une destination exclusivement généreuse aux profits générés par les entreprises...

On est loin de Yann Rolland. Trop loin ? Nullement. La direction qu'empruntent ces icônes mondiales du « philanthrocapitalisme » est diamétralement opposée à celle choisie par Yann Rolland et ses coreligionnaires, et cela « dit beaucoup » sur ce qui distingue les philanthropies entrepreneuriales vertueuse et captieuse :  chez les uns l'origine de la fortune et la destination véritable du don sont purement marchandes, les autres embarquent « toute » l'entreprise - ses actionnaires, son management, ses salariés, ses profits, sa vocation dans une logique de bien partagé et même commun. Ça fait une petite différence.