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Salaires, conditions de travail : l'envers du système Leclerc

Quand Lucie (1) voit le visage souriant de Michel-Édouard Leclerc surgir sur un écran de télévision, elle doit parfois se retenir d’envoyer valser l’appareil : « Il court les plateaux en déroulant son discours de Robin des bois, sans jamais être contredit ! Cela me rend malade, quand on sait ce qui se passe dans nos magasins… »

Si elle cédait à ses pulsions destructrices à chaque interview du dirigeant, il ne resterait pas grand-chose de son poste de télé : Michel-Édouard Leclerc, sémillant président du comité stratégique de l’enseigne du même nom, est probablement le dirigeant tricolore le plus télégénique de France.

Réclamer 10 % d’augmentation

Il doit cette célébrité au sillon qu’il laboure depuis des années, à coups de slogans rutilants et d’interviews calibrées, celui du gardien autoproclamé du pouvoir d’achat face aux multinationales. Et, en cette époque de flambée inflationniste, le bonhomme ne chôme pas : au cours des deux derniers mois, on l’a vu disserter sur la prochaine récession chez BFMTV ; causer inflation au micro de Sud Radio ; répondre aux questions des internautes de Brut ; régaler les téléspectateurs de ses conseils économiques sur CNews ; détailler ses ambitions en matière de sobriété énergétique sur France 2, etc. Un activisme payant, si on en croit les titres de presse souvent dithyrambiques qui pavent son odyssée.

À chacune de ses interventions dans les médias, « MEL » (son surnom) s’alarme de l’inflation galopante qui ronge les comptes en banque des consommateurs. Et les salariés de Leclerc, alors ? « Lors d’un job dating, on a recruté 2 000 salariés en une journée, se félicitait le dirigeant sur BFMTV, début novembre. Je pense que ça veut dire qu’on ne paie pas trop mal. »

Icon Quote Quand Michel-Édouard Leclerc parle de pouvoir d’achat, je ris jaune… Et je change de chaîne. »

Une employée d'un magasin Leclerc en Normandie

Ce n’est pas l’avis de la CGT et de la CFDT, qui appellent les quelque 130 000 salariés du groupe à débrayer ces vendredi et samedi, pour réclamer 10 % d’augmentation. Nul ne sait si le mouvement sera suivi, mais il correspond à une colère réelle sur le terrain.

Leila (1), employée dans un magasin Leclerc en Normandie depuis cinq ans, gagne 1 284 euros net par mois, nous indique-t-elle, le nez sur sa fiche de paie. « On se débrouille, philosophe-t-elle. J’élève seule deux enfants et le troisième est en route. Avec un loyer de 600 euros, il faut que les comptes soient faits au centime près ! Je ne suis pas dépensière, mais c’est quand même compliqué. Quand Michel-Édouard Leclerc parle de pouvoir d’achat, je ris jaune… Et je change de chaîne. »

Liliane Bichot, déléguée syndicale CGT au Leclerc de Montbéliard (Doubs), ne dit pas autre chose : « Cela fait bientôt trente-cinq ans que je suis secrétaire et je suis payée au Smic, 11,17 euros brut de l’heure pour être précise. Les Leclerc jouent sur le fait que vous pouvez compléter votre salaire avec l’intéressement et la participation, mais ça dépend de si votre magasin réalise des bénéfices. »

Au Smic, peu importe l’âge ou l’expérience

Tous les employés avec lesquels nous avons échangé nous l’ont confirmé : dans les magasins du groupe, les salaires flirtent avec le Smic, peu importe d’ailleurs l’âge ou l’expérience. « La règle, quand vous travaillez à la caisse, est très simple, résume Pascale Llinares, déléguée CFDT à Vernon (Eure). Au bout de six mois, vous avez le même salaire que quelqu’un qui a vingt ans d’ancienneté ! Dans l’ensemble, les salaires volent au ras des pâquerettes. »

Et quiconque tente de récupérer des données salariales globales se heurte au mode de fonctionnement de cet empire de la grande distribution : Leclerc n’est pas un groupe classique, c’est un « mouvement coopératif », regroupant 721 magasins employant 133 000 salariés sur tout le territoire, où le mot d’ordre est : « Décentralisons. »

Chaque patron de magasin (on les appelle « adhérents ») décide de sa politique d’approvisionnement, d’investissement, de recrutement, de formation… ou de rémunération. « Chez eux, ils font ce qu’ils veulent », résume benoîtement Michel-Édouard Leclerc (Forbes, 15 juin 2020).

Une inégale distribution du gâteau

C’est justement le problème. Seuls maîtres à bord, les patrons des magasins ont la possibilité de bricoler la politique salariale qui les arrange. En réalité, la seule responsabilité qui leur incombe est le respect de la charte du « mouvement Leclerc », qui précise : « Tout adhérent a l’obligation de distribuer à son personnel une part des résultats de l’entreprise, qui ne peut être inférieure à 25 % du résultat courant avant impôts. »

Régulièrement mise en avant par Michel-Édouard Leclerc, cette règle de partage des bénéfices pose deux problèmes. D’abord, elle crée des inégalités entre magasins, puisque tous n’enregistrent pas forcément de bénéfices. Ensuite, rien ne garantit que le partage soit fait de manière équitable au sein du même établissement. De nombreux salariés se plaignent d’une inégale distribution du gâteau, avec des cadres touchant des sommes astronomiques en guise de services rendus, et des employés condamnés à se partager les miettes.

« À la discrétion de l’employeur »

Difficile, là encore, d’obtenir des données globales (2). Nous nous sommes procuré le tableau de répartition des primes dans un magasin situé dans le Nord, pour l’année 2020. Verdict : 164 000 euros de primes annuelles sur les bénéfices ont été versés. La soixantaine de cadres et agents de maîtrise en ont empoché près de 70 % (environ 1 860 euros par personne, à supposer que tous aient perçu la même somme, ce qui semble peu probable) ; tandis que les quelque 200 employés se sont partagé le reste (environ 270 euros chacun).

Pour garantir un semblant d’équité, la charte prévoit que 70 % à 80 %, au minimum, des résultats distribués aux salariés le soient sous forme d’intéressement-participation, plus égalitaire par définition puisque calculé en proportion du niveau de salaire.

Mais il y a de nombreux trous dans la raquette. Me David Verdier, l’avocat des salariés du Leclerc de Montbéliard, a assigné aux prud’hommes la direction, pour contournement de cette règle. « Globalement, le principe des 25 % semble à peu près respecté dans les magasins, explique-t-il. Il en va autrement du principe des 70 % à 80 % minimum : je me suis aperçu qu’à Montbéliard, au cours des dernières années, la direction n’a reversé aux employés qu’entre 36 % et au mieux 57 % du résultat courant avant impôts sous forme d’intéressement-participation. Le reste des bénéfices a été versé sous forme de gratifications, à la discrétion de l’employeur, qui, de cette façon, a pu distribuer de fortes primes à un petit nombre de personnes appartenant aux cadres ou aux équipes de direction. »

L'Humatinale

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L’avocat estime que la direction, faute d’avoir appliqué la fameuse règle, doit se plier à un autre principe fixé par la charte : « Celle-ci prévoit le versement de 16 mois de salaire aux employés si la direction ne respecte pas le principe des 70 % à 80 % minimum. Je réclame la rétroactivité sur plusieurs années, soit plus de 400 000 euros d’arriérés pour une soixantaine de salariés. » Selon nos informations, plusieurs magasins du groupe attendent impatiemment le verdict, attendu pour mi-décembre, pour lancer des actions similaires…

« Il n’y a jamais eu autant de démissions chez nous »

Au fond, les pratiques en vigueur au sein du mouvement coopératif Leclerc ressemblent étrangement à celles qu’on observe chez les autres géants du secteur : lorsqu’un modèle économique vise à écraser les prix, il est assez logique que les salaires subissent le même sort. Les conditions de travail aussi. En l’absence d’indicateur permettant de mesurer le climat social, les syndicalistes doivent s’improviser statisticiens.

En novembre 2021, Jean-Michel Nicolas, délégué CFDT du centre Leclerc de Concarneau (Finistère), décide de faire le tour des magasins de la région, pour mesurer le niveau de détresse parmi les équipes. Son enquête, un sondage en ligne mené auprès de quelque 500 salariés de 22 magasins, est édifiante : 75 % des interrogés constatent une augmentation de la charge de travail depuis leur entrée dans l’entreprise, 66 % se disent épuisés physiquement par leur travail et 60 % parlent d’épuisement moral. « Il n’y a jamais eu autant de démissions chez nous, assure le syndicaliste. C’est probablement lié à la dégradation des conditions de travail, qui s’est accentuée pendant le Covid, mais qui est un problème structurel. »

Un syndicalisme qui relève du parcours du combattant

Bien sûr, l’étude ne revendique aucun caractère scientifique, mais la situation semble généralisée. L’Humanité s’est procuré un courrier daté du 21 octobre dernier, émanant de la direction des risques professionnels de la Carsat (Caisse d’assurance-retraite et de la santé au travail), adressé à la direction du Leclerc de Menneval (Eure). Il enjoint au dirigeant de réaliser au plus vite un diagnostic RPS (risques psychosociaux), compte tenu des « situations de travail dégradées portées à sa connaissance ».

Ce rappel à l’ordre sévère s’inscrit dans une négociation houleuse entre direction et syndicats (3). « La situation est critique, explique Karine Maupetit, déléguée CGT. Il ne s’écoule pas une semaine sans qu’on voie quelqu’un pleurer dans un couloir, à la suite d’un recadrage par un responsable. C’est du management par la peur. » Faire du syndicalisme dans le groupe, assure-t-elle, relève du parcours du combattant : « Sur les neuf élus CGT, lors des dernières élections professionnelles, il n’en reste plus que trois aujourd’hui. Beaucoup ont démissionné… À chaque fois qu’un salarié vient nous parler, il est convoqué dans le bureau du manager pour se faire pourrir. C’est très simple : ils veulent nous pousser à la démission. »

« Moi, je crois en la responsabilité sociale et à une forme d’engagement pour les autres », assurait Michel-Édouard Leclerc lors d’une de ses nombreuses interviews. Les salariés ne demandent qu’à y croire, eux aussi…