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« Suite inoubliable » d’Akira Mizubayashi, des cordes si sensibles

Suite inoubliable

d’Akira Mizubayashi

Gallimard, 244 p., 20 €

Dans ce roman, qui figure dans la première sélection du jury Goncourt, Akira Mizubayashi offre une récapitulation de son talent. Universitaire japonais spécialiste du siècle des Lumières, il a commencé par un essai écrit en français, Une Langue venue d’ailleurs, paru en 2011, l’année de ses 60 ans. C’était dans la collection « L’Un et l’autre » que dirigeait J.B. Pontalis chez Gallimard et qui devait accueillir, en 2013, un éloge funèbre consacré par Akira Mizubayashi à sa chienne : Mélodie. Chronique d’une passion.

Aujourd’hui, Suite inoubliable semble clore une trilogie – mais tous les espoirs en une tétralogie sont permis – à la gloire de la musique, de l’amour presque courtois et de la mémoire spectrale qui nous hante, d’une guerre à l’autre, en Asie comme en Europe. Après Âme brisée, qui entraînait dans les pulsations du violon, puis Reine de cœur (2022), immersion dans le frisson de l’alto, nous voici au sein des vibrations du violoncelle.

Suite de Bach

Un musicien japonais de 19 ans, naguère élève de Maurice Maréchal à Paris et de Pablo Cazals à Prades, promis au plus brillant avenir, se voit mobilisé, début 1945, au service du Japon « avili par un militarisme impérialiste, barbare et fanatique ». Avant de partir à une mort certaine, ce Ken confie à une luthière française installée à Tokyo un texte d’inspiration pacifique. Ainsi qu’un violoncelle Matteo Goffriler de 1 712. Voire plus, parce qu’affinité tangible il y a soudainement – à noter que Mizubayashi évoque la chair avec une grâce allusive toute musicale. Le texte enfoui dans le violoncelle sera retrouvé, deux générations plus tard, par Pamina, le fruit du fruit de cette nuit tokyoïte unique.

L’écrivain, suivant les six mouvements de la première Suite pour violoncelle de Bach (Prélude, Allemande, Courante, Sarabande, Menuet et Gigue), compose un récit bouleversant. Sur les fantômes et les ombres, les consciences bafouées, les actes de résistances et les lectures émancipatrices, la raison qui éclaire et la propagande qui sidère, les traumas ensevelis, la quête de l’universel, les animaux qui passent et la langue qui délie : « Car, en lui, la musique parlait français depuis qu’il l’avait vécue en France. »

Un tissage romanesque déployé sur quatre-vingt-six ans – l’action oscille entre 1934 et 2020 –, une affiliation singulière de la musique à la littérature et une maîtrise du coup de théâtre font de cette ode à la transmission une réussite absolue.