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Un jour avec les associations d’aide aux exilés

Dunkerque (Nord), correspondance.

Silence sur la plage de Malo-les-Bains. La mer est basse et le bruit des vagues est trop loin pour venir perturber la minute de silence observée en hommage aux victimes du naufrage du 24 novembre 2021. Sur le sable lisse, plusieurs centaines de personnes sont rassemblées en cercle, bougie et torche à la main. La lumière des caméras est dirigée vers 31 personnes qui, chacune, brandissent une pancarte. On y lit, peints en lettres rouges, des noms et des âges : Hasti Hussein, 7 ans ; Zanyar Mina, 20 ans ; Sirwan Alipour, 23 ans… Dans la nuit du 23 au 24 novembre 2021, sur les 33 personnes qui ont embarqué sur un bateau gonflable en direction du Royaume-Uni, seules deux seront repêchées en vie.

Rompant le silence, Anna Richel récite, la gorge nouée, une lettre écrite par Emebet Shiferaw depuis l’Éthiopie. Elle s’intitule : « Lettre à mon mari qui a perdu sa vie en essayant de sauver la sienne et celle de sa famille. » Le nom de son mari, Fikiru, figure sur une des 31 pancartes. Pour l’ancienne coordinatrice de l’association Utopia 56 à Grande-Synthe – elle a passé la main, il y a trois semaines, après deux années passées dans la région –, le souvenir de la journée qu’elle a vécue avec quatre des victimes continue de la hanter aujourd’hui. Une semaine avant le naufrage, Khazal Ahmed Khidir et ses trois enfants, dont la plus jeune avait 7 ans, ont été secourus en pleine mer. Anna Richel les rencontre lors de leur retour au camp. Tôt le matin, la police avait encerclé les lieux et procédé à leur évacuation et leur destruction. La tente, les vêtements et les sacs de couchage de la famille avaient été jetés aux ordures. « Ils étaient frigorifiés, encore mouillés par l’eau de mer, se remémore la militante. La police avait refusé de les mettre à l’abri sous prétexte qu’ils n’étaient pas sur le campement avant l’évacuation. »

Sur la route de la plage, Fabien Touchard précède la banderole du cortège qui affiche « Vos frontières, nos mort·e·s ». Le nouveau coordinateur d’Utopia 56 à Grande-Synthe est catégorique : « C’est l’État qui est responsable des mauvaises conditions d’accueil des exilés dans la région. » Il pointe du doigt la politique de « zéro point de fixation », une stratégie sécuritaire qui vise à empêcher l’installation de lieux de vie stables. « Les autorités pensent freiner l’arrivée de nouvelles personnes dans le Dunkerquois en procédant à des évacuations répétées. Mais, concrètement, les gens ne vont pas faire demi-tour à 40 kilomètres de leur objectif, après, parfois, plusieurs mois de voyage ! » L’an passé, les candidats à l’exil étaient plus de 28 000 à parvenir outre-Manche. La barre des 40 000 personnes a été atteinte mi-novembre 2022, selon le Home Office britannique.

« Je devais passer déposer des vêtements au camp », s’excuse Pierre Lascoux, en se faufilant dans la foule rassemblée sur la digue. C’est un documentaire de la chaîne Arte qui l’a confronté à la détresse des exilés de la Côte d’Opale. Originaire du Tarn, il a aidé sans relâche, pendant plus de six mois. « Je rapporte des couvertures, des vêtements, des tentes. Je vais chercher des palettes pour que les gens puissent se chauffer… » énumère-t-il. Il a fini par quitter le littoral, épuisé. Mais après deux mois de pause, il est de retour. Lui aussi constate une dégradation de la situation : « Les conditions de vie sur le camp poussent les gens à prendre de plus en plus de risques pour le quitter. »

Alors que le rassemblement se dirige vers la place Turenne, dernière étape de la soirée commémorative, Ghislaine Leurs s’apprête à rentrer chez elle. Cuisinière et assistante maternelle à la retraite, elle s’est levée à 6 heures, comme tous les jeudis, pour se rendre au local de l’association Salam. Quatre fois par semaine, les 14 bénévoles, pour la plupart retraités, préparent l’équivalent de 400 portions de repas chauds pour les habitants du bidonville. Arrivée à l’âge de la retraite, la sexagénaire s’est retrouvée un peu par hasard à participer à une préparation alimentaire, suivie d’une distribution sur le camp. À l’image du parcours de nombreux militants de l’association, elle explique pourquoi elle s’est engagée : « À ma première distribution, j’ai vu cette petite fille qui se protégeait de la pluie sous un plastique. Je me suis dit que je n’y retournerais pas. Que je ne pouvais pas encaisser tout ce malheur. Malgré tout, cela fait quatre ans que j’y retourne toutes les semaines. » Elle ajoute avec un peu d’espoir : « J’espère que ça s’arrêtera un jour. »