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Un tableau impressionniste de Camille Pissarro au cœur d'un bras de fer meldois

Les propriétaires de l'œuvre contestent la mise sous séquestre ordonnée après une réclamation des héritiers d'un collectionneur spolié par les nazis. Il y aurait erreur sur la marchandise.

Spolié ou pas spolié ? Au tribunal de Meaux, le passé embrumé de La Fileuse, tableau impressionniste de Camille Pissarro, fait l'objet d'un différend entre ses propriétaires actuels et l'héritier du collectionneur d'art Simon Bauer spolié pendant la Seconde guerre mondiale. D'après les descendants de l'industriel, juif et français mort en 1947, l'œuvre pillée par les nazis devrait leur être restituée. Ce que conteste vertement la famille seine-et-marnaise à qui appartient aujourd'hui la toile et qui ont contesté vendredi, à Meaux, l'avoir acquise de façon litigieuse.

Selon Jean-Jacques Bauer, le petit-fils de Simon Bauer, l'œuvre en question - qui représente une femme assise dans un intérieur sombre - faisait partie de la collection de 93 tableaux de son grand-père. Amateur d'art, celui-ci avait notamment réuni 13 œuvres de Camille Pissarro, dont une toile appelée La Tricoteuse, dont la description correspond à celui de La Fileuse. Confisqué en 1943, son patrimoine est vendu par un marchand de tableaux désigné par le Commissariat aux questions juives de gouvernement de Vichy, qui collaborait avec l'Allemagne nazie. Rescapé de Drancy, Simon Bauer consacre le reste de sa vie à la reconstitution de sa collection, une tâche aujourd'hui assumée par ses descendants.

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L'unique document mentionnant la cession de La Tricoteuse est un procès-verbal de vente daté de 1907. Or le document ne mentionne ni l'une ni l'autre des parties. À partir de cette date, les versions divergent. Selon l'avocat de Jean-Jacques Bauer, l'existence de différents inventaires et catalogues d'avant-guerre mentionnant La Tricoteuse permettrait d'attester sa présence dans la collection de Simon Bauer. Âgé de 92 ans, Jean-Jacques Bauer aurait par ailleurs gardé le souvenir du tableau vu chez son grand-père, et aurait gardé une vive impression d'une quenouille peinte, un ancien instrument utilisé pour le filage.

La famille Mullot, offusquée d'être accusée d'avoir acquis l'œuvre de façon litigieuse, a rejeté devant la justice cet argumentaire. Le tableau en leur possession leur vient de leur père, Jean-Jacques Mullot, un exploitant agricole à Aubepierre-Ozouer-le-Repos (Seine-et-Marne) décédé en 2000. Lui-même avait hérité de La Fileuse par sa mère, laquelle l'avait reçu en cadeau de mariage en 1912. C'est la tentative de mise en vente du tableau, en 2019, qui alerte les héritiers Bauer et provoque la mise sous séquestre de l'œuvre ainsi que le début de l'affaire judiciaire.

Fileuse contre tricoteuse

Selon l'avocat de la famille Mullot, il y aurait en réalité confusion sur deux œuvres de Camille Pissarro, et non pas sur un même tableau ayant changé de nom. «Il y a deux tableaux : La Tricoteuse revendiquée par les Bauer et La Fileuse des Mullot», a avancé vendredi Maître Audrey Obadia, conseil d'un des enfants Mullot. «Probablement que La Tricoteuse a été spoliée, mais ce n'est pas mon tableau», a abondé Maître Thierry Jove Dejaiffe au nom de cinq des enfants Mullot. «Le tableau s'appelle Intérieur Breton (...) et c'est une fileuse».

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Il est courant qu'une même œuvre porte des noms différents, en prenant pour exemple La Cueillette des pois , une autre toile de Pissarro, également appelée La Récolte des pois. En 2020, ce tableau alors propriété de collectionneurs américains a fait l'objet d'un litige tranché par la Cour de cassation, qui l'a définitivement restitué à la famille Bauer. Ainsi, le tableau en cause à Meaux aurait été connu sous différentes appellations: La Tricoteuse, Une fileuse - Intérieur breton - Montfoucault, La Mère Jousse filant, Montfoucault ou encore Intérieur de ferme. Pour les avocats de la famille Mullot, si le tableau avait été spolié, il n'aurait pas été conservé dans son châssis d'origine. De plus, il ne porte pas d'étiquette d'inventaire. Or «l'occupant (allemand) était très organisé et tout ce qui est spolié est marqué, horodaté», soutient-il.

Un expert judiciaire a conclu que La Tricoteuse et La Fileuse étaient deux œuvres différentes et ne pouvaient être confondues et que, contrairement à la première, La Fileuse - évaluée aujourd'hui à 150.000 euros - ne fait pas partie de la liste des biens spoliés. Une expertise qualifiée de «partiale» et pleine de manquements, a dénoncé l'avocat de la famille Bauer.