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Visas des artistes du Sahel, les raisons d’un blocage

La troupe des Basketteuses de Bamako devait atterrir en France le 21 septembre. Mais les six artistes maliennes n’ont toujours pas pris leurs quartiers au Théâtre de Rungis, où une résidence de six semaines devait leur permettre de peaufiner cette « pièce de jonglage musical » avec son créateur, Thomas Guérineau. Elles en auraient aussi profité pour s’accoutumer aux conditions de leur tournée française prévue en 2024, différentes des standards maliens (éclairage, scène…).

Ce sera malheureusement une occasion manquée. Malgré les espoirs de l’équipe, le ministère des affaires étrangères à Paris n’est toujours pas revenu sur sa décision du 7 août de suspendre la délivrance de visas à tous les ressortissants du Mali, du Niger et du Burkina Faso, trois pays où des régimes militaires ont récemment pris le pouvoir à l’occasion de putsch. Thomas Guérineau a donc dû renoncer au séjour des artistes basketteuses. « Il a fallu un an et demi pour construire cette résidence », regrette le metteur en scène qui veut encore croire au maintien de la tournée.

C’est lui, finalement, qui ira répéter au Mali. Si le pays a lui aussi cessé de délivrer des visas aux Français, Thomas Guérineau dispose d’un document de six mois obtenu pour un précédent séjour, et encore valable. Mais il a dû faire une croix sur les financements dénichés pour rémunérer les artistes. « Ils étaient conditionnés à leur présence en France. Ma compagnie va devoir s’endetter. »

Comme Les Basketteuses de Bamako, bien d’autres projets artistiques subissent la décision du Quai d’Orsay. « Je travaille à la reprogrammation car j’ai abandonné l’idée que certains artistes puissent venir », témoigne Sébastien Lagrave, directeur du festival de musique Africolor, qui débutera en novembre en Seine-Saint-Denis.

Des visas presque impossibles à obtenir

Celui-ci n’a pas découvert hier les aléas des dossiers de visa des artistes africains. Même en l’absence de tensions politiques, à leur comble aujourd’hui avec le Sahel, ils rencontrent plus de difficultés que les autres pour obtenir un sésame pour la France. En 2022, ils représentaient 68 % des 70 cas soumis à Zone Franche, réseau de professionnels des musiques du monde qui propose une aide en matière de visas à ses adhérents. En 2018, la proportion s’élevait à 77 %.

« Ces artistes sont souvent vus comme des migrants potentiels. Ainsi, les refus de visas sont fondés sur le fait qu’il n’est pas assuré que l’artiste retourne dans son pays. Et des pièces non obligatoires, comme des extraits de compte bancaire, peuvent être demandées », analyse Sébastien Laussel, directeur de Zone Franche.

Dans ce contexte, la décision du 7 août fait l’effet d’une peine supplémentaire. Si elle ne concerne pas les seuls artistes, ces derniers y voient une injuste punition en regard du sort réservé à leurs confrères originaires, comme eux, de pays peu amis de Paris. « Les artistes venant de Russie sont perçus comme des dissidents qu’il faut accueillir », relève Sébastien Lagrave, d’Africolor.

Contradiction avec le discours de Ouagadougou

L’argument officiel des « raisons de sécurité » ne convainc pas. La France a bien accueilli des artistes afghans après la reprise de Kaboul par les talibans, en 2021, rappellent plusieurs sources. Un doute qu’a renforcé, le 11 septembre, une directive demandant l’arrêt sine die et sans exception de « tous les projets de coopération (…) avec des institutions ou des ressortissants » du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Le texte a suscité une indignation telle que le président de la République a calmé le jeu en rappelant que « la vocation de la France, c’est d’accueillir les artistes, les intellectuels, et de pouvoir justement les faire rayonner en toute liberté ».

La délivrance de visas n’a pas pour autant repris, mettant à mal le principe de diplomatie culturelle, dont « la fonction est de maintenir un fil quand les autres relations sont réduites à néant », rappelle Philippe Lane, professeur émérite des universités et ancien conseiller culturel à l’ambassade de France en Jordanie. Le blocage contredit également la vision exposée par Emmanuel Macron à Ouagadougou, en 2017 : « La culture, c’est aussi ce qui doit permettre de changer les regards que nous portons l’un sur l’autre. »

Ambivalences de la politique africaine de l’Élysée

Comment expliquer l’écart avec la ligne tracée il y a six ans ? « La politique africaine d’Emmanuel Macron a plusieurs visages, explique le philosophe et historien camerounais Achille Mbembe, qui a remis un rapport au chef de l’État en 2021 sur les relations Afrique-France. Un visage réformiste, qui a donné lieu à des initiatives telles que la restitution des objets d’art, le travail sur la mémoire, les industries culturelles et créatives, la Maison des mondes africains… Et un visage réactionnaire, celui de la psychose sécuritaire, qui accorde un poids disproportionné au militaire dans les décisions concernant l’Afrique. »

Depuis 2021 et la multiplication des putschs au Sahel, qui s’accompagne de la progression d’un sentiment antifrançais, le second visage l’emporte. « Nous sommes passés à une autre logique, relève Sébastien Lagrave, d’Africolor. C’est comme si l’on ne distinguait plus les sociétés civiles des gouvernements, comme s’ils formaient un bloc et qu’il devait donc y avoir une rupture en bloc. »

Un amalgame vérifié par Patrick Giraudo, ancien directeur délégué de l’Institut français de Bamako. « Après le coup d’État de mai 2021, se souvient-il, l’ambassade m’a demandé de signaler les artistes tenant des propos négatifs sur la France sur les réseaux sociaux. Bien sûr, je ne l’ai pas fait. Il n’y a pas de démocratie sans liberté de critiquer. »

Dans ces conditions, la France peut-elle renouveler sa relation avec le Sahel sans une rupture totale des relations, y compris culturelles ? Oui, selon Achille Mbembe : « On ne sortira des contradictions actuelles qu’en optant pour une politique de la juste distance, faite d’égalité et de respect mutuel, comme dans la relation avec l’Afrique du Sud et d’autres États anglophones. »

Pour l’heure, si aucune issue ne se dessine, la ministre de la culture, Rima Abdul Malak, veut rassurer. « Ceux qui ont déjà un visa pourront venir comme prévu, ceux qui attendent d’avoir un visa, on regardera les dates des spectacles, (…) où on en sera dans la situation, les choses évoluent de jour en jour », a-t-elle déclaré dans une vidéo publiée par Konbini, le 25 septembre. Selon nos sources, son cabinet a contacté des programmateurs afin de tenter d’obtenir des visas pour certains artistes.

Au-delà de ce traitement au cas par cas, Sébastien Laussel, le directeur de Zone Franche, réclame « un groupe de travail avec les acteurs culturels, les ministères de la culture, des affaires étrangères et de l’intérieur ». Une urgence, à en croire Gilles Holder, anthropologue au CNRS et directeur du Laboratoire mixte international de recherche Macoter, à Bamako. « On n’a jamais été autant coupés de ces pays, rappelle-t-il. Ce n’est pas une rupture diplomatique, c’est un drame diplomatique. »

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La politique culturelle d’Emmanuel Macron en Afrique

Novembre 2017. À Ouagadougou (Burkina Faso), Emmanuel Macron s’engage à ce que « d’ici à cinq ans les conditions soient réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique ».

Décembre 2020 à juillet 2021. Saison des cultures africaines en France, dite « Africa 2020 », censée faire évoluer les regards sur le continent.

Octobre 2021.« Nouveau sommet Afrique-France », à Montpellier, où le chef de l’État annonce la création en France d’une « Maison des mondes africains et des diasporas ». Cette même année, la France restitue au Bénin 26 œuvres des trésors royaux, conservés jusque-là au Musée du Quai-Branly.

Janvier 2023. La ministre de la culture, Rima Abdul Malak, annonce un projet de loi-cadre pour faciliter la restitution d’œuvres pillées pendant la colonisation. Il devrait être présenté au Parlement début 2024.