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Week-end Histoire : Emile Jeanbrau, l'Alésien qui révolutionna la transfusion sanguine interhumaine

Né il y a 150 ans jour pour jour à Alès, Émile Jeanbrau, professeur de la faculté de médecine de Montpellier, est l’auteur de l’une des toutes premières transfusions d’homme à homme de l’histoire.

En cette journée du 16 octobre 1914, la petite station de Biarritz pourrait apparaître comme un havre de paix au milieu d’un continent à feu et à sang. Pourtant, au sein de l’hôpital de la commune, un jeune médecin de 41 ans n’a pas l’esprit à s’adonner aux bains de mer de cette douce villégiature balnéaire.

Devant lui se meurt un fantassin arrivé voici quelques jours des champs de bataille, épuisé par des hémorragies successives. Émile Jeanbrau le sait : pour sauver le soldat Henri Legrain, il faudrait réaliser une opération inédite et très risquée, une transfusion sanguine.

"Offrez-lui mon sang et sauvez-le, docteur !"

"Offrez-lui mon sang et sauvez-le, docteur !", s’écrie alors Isidore Colas, un jeune militaire breton en convalescence à l’hôpital. "Je ne peux pas vous endormir, il va falloir vous ouvrir le bras, la douleur va être atroce", prévient le médecin montpelliérain. "Tant pis, allez-y, sauvez mon camarade, c’est tout ce que je vous demande", rétorque le courageux donneur.

Sans perdre une minute, Émile Jeanbrau commence alors l’intervention, transfusant le sang directement de bras à bras à l’aide d’un tuyau métallique ! Isidore Colas souffre terriblement mais son supplice ne se révèle pas vain : Henri Legrain retrouve peu à peu des couleurs, rétabli par le sang de son valeureux camarade.

Tandis qu’autour de lui, on se congratule bruyamment pour célébrer la réussite de l’opération, Émile Jeanbrau souffle et s’interroge, prenant conscience des immenses possibilités ouvertes par ce succès éclatant. Alors que le fracas des armes secoue les champs de bataille, combien de vies pourraient être sauvées par ce procédé novateur ?

Au milieu des poilus à Verdun

Rien ne prédestinait Émile Jeanbrau à devenir un jour le téméraire médecin qui sauverait le soldat Legrain. Le jeune homme n’est pourtant pas dépaysé au milieu des uniformes, puisqu’il voit le jour le 1er octobre 1873 à Alès alors que son père, militaire, est en poste dans la capitale des Cévennes. Ballotté de garnison en garnison, Émile Jeanbrau se révèle un élève doué et intègre le collège Saint-Stanislas de Nîmes avant de décrocher une bourse pour la faculté de médecine de Montpellier.

Externe en 1895, interne en 1897, il ne lui faut pas plus de sept ans pour obtenir son agrégation de chirurgie générale. Le carabin se tourne alors vers l’urologie et commence en parallèle à enseigner dans les murs de la prestigieuse université. Mais comme pour des millions d’autres Français, la destinée du jeune professeur va être bouleversée par le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Expériences de transfusion antérieures

"Âgé de 41 ans, myope, Émile Jeanbrau n’est pas mobilisé au front mais dans les hôpitaux de l’arrière", explique Bernard Bourrié, ancien chercheur en cancérologie à Montpellier, écrivain et historien des sciences, qui s’est intéressé au destin de ce précurseur. "Cet enseignant était au courant des premières expériences sur la transfusion sanguine, ce qui l’a sans doute poussé à tenter cette délicate opération à l’hôpital de Biarritz."

Emile Jeanbrau a sauvé de nombreux poilus lors de la bataille de Verdun.
Emile Jeanbrau a sauvé de nombreux poilus lors de la bataille de Verdun.

Il s’agit officiellement de la première transfusion sanguine d’homme à homme de l’histoire selon l’Établissement français du sang, même si d’autres sources mentionnent des expériences antérieures. "Ce détail a finalement peu d’importance", tranche Bernard Bourrié. "L’essentiel est que cette opération ait poussé ensuite Émile Jeanbrau à améliorer la technique de la transfusion. S’appuyant sur les travaux du Belge Albert Hustin, Émile Jeanbrau et son confrère montpelliérain Emmanuel Hédon expérimentent l’injection de quelques gouttes de citrate de sodium dans du sang. Le résultat est au rendez-vous puisque celui-ci ne coagule plus désormais, permettant de conserver le liquide en flacon."

Cette révolution présente le double avantage de pouvoir garder le sang quelques jours mais aussi de déterminer les groupes sanguins des donneurs, afin d’éviter les accidents lors des transfusions d’homme à homme.

"Une invention pour le bien de l’humanité" 

Au milieu des obus qui pleuvent, dans son ambulance n°13 surchargée, Émile Jeanbrau sauve à l’aide de sang citraté de nombreux poilus lors de la bataille de Verdun, validant le bien-fondé de ses expériences.

Rapidement adoptée par les armées alliées, cette découverte va faire entrer la transfusion sanguine dans le champ de la médecine de masse, sauvant des milliers de soldats dans les derniers mois du conflit.

Croix de guerre, Légion d’honneur, une pluie de récompenses s’abat alors sur le professeur montpelliérain, qui a créé entre-temps un centre de rééducation pour blessés de guerre à Montpellier. Le désormais célèbre médecin reprend à la fin des hostilités sa carrière d’urologue en devenant l’un des plus éminents spécialistes de la discipline jusqu’à son décès en 1950.

La communauté scientifique n’oubliera pas ce génial précurseur en lui décernant en 1945 une récompense que le petit Alésien n’aurait jamais imaginé recevoir : le prix Marie-Guido Triossi, dont l’intitulé précise qu’il est destiné à "un savant qui aura fait une invention pour le bien de l’humanité…".

A la faculté de médecine de Montpellier, Emile Jeanbrau à l'honneur

Quoi de mieux que l’emblématique faculté de médecine de Montpellier pour honorer Émile Jeanbrau ? C’est en tout cas ce que déclarent le ministre de la Santé Paul Ribeyre et l’ancien président du Conseil Albert Sarraut, venus inaugurer le 13 mai 1952 un buste à son effigie.

Résidant rue Barthez à Montpellier (à côté du Peyrou), Émile Jeanbrau était en effet très attaché à la plus vieille université médicale du monde encore en activité. Lors de sa séance inaugurale, il avait invité ses étudiants à "demeurer dignes de ceux qui, durant les sept siècles qui nous séparent de la fondation de cette École, ont fait briller sur le monde civilisé le flambeau de la faculté de médecine de Montpellier".

Du sang d’agneau pour apaiser les patients nerveux au XVIIe siècle.
Du sang d’agneau pour apaiser les patients nerveux au XVIIe siècle.
 

Avec du sang d'agneau, déjà, en 1667

"Doux comme un agneau", dit le proverbe. C’est à partir de ce simple dicton qu’un jeune médecin, fraîchement diplômé de la faculté de médecine de Montpellier, imagine et décide d’injecter du sang de cet animal afin d’apaiser ses patients les plus nerveux.

Nous sommes en 1667 et Jean-Baptiste Denis, qui vient de terminer ses études de médecine dans la capitale languedocienne, arrive à Paris en quête de renommée. Prêt à tout, il n’hésite donc pas à injecter plus de 300 ml de sang d’agneau à un jeune patient parisien. Et voilà que, contre toute attente, le succès semble au rendez-vous, puisque l’état du malade s’améliore très sensiblement.

Enthousiaste, Jean-Baptiste Denis est impatient de renouveler l’expérience et se rend au chevet d’un dénommé Antoine du Mauroy, atteint de bipolarité. Cette fois-ci, le praticien injecte du sang de bœuf, animal réputé pour sa placidité. Sauf que le résultat est beaucoup moins probant puisque le patient… finit par décéder après plusieurs transfusions successives.

Voilà Jean-Baptiste Denis bien embarrassé et même traîné en justice par l’épouse du défunt. Mais coup de théâtre, les juges accusent la veuve d’avoir empoisonné son mari à l’arsenic et finissent par innocenter le médecin ! Cette expérience incite toutefois la faculté de Paris à mettre le holà sur les transfusions sanguines en interdisant la pratique. "Les injections de sang d’animaux étaient fréquentes à cette époque", sourit Bernard Bourrié. "Certains sont même allés jusqu’à injecter du sang de pigeon ! Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour voir apparaître les premières avancées sérieuses, notamment avec la découverte capitale des groupes sanguins en 1900 par l’Autrichien Karl Landsteiner. La transfusion s’est ensuite beaucoup développée pendant l’entre-deux-guerres, notamment sous l’impulsion du Français Arnault Tzanck, fondateur du premier centre de collecte à Paris en 1928."

Ce même personnage est l’un des inspirateurs de la loi du 14 mars 1952 qui stipule que le sang est un produit non-commercialisable, ce qui interdit de rémunérer son don. Ce principe est toujours en vigueur aujourd’hui, alors que les donneurs se font de plus en plus rares et que l’Établissement français du sang tire régulièrement la sonnette d’alarme sur des niveaux de stocks particulièrement inquiétants.

Vous pouvez donner votre sang sous certaines conditions dans les centres agréés ou lors des collectes itinérantes organisées dans de nombreux villages.