Gabon
This article was added by the user . TheWorldNews is not responsible for the content of the platform.

Processus électoral : De légitimes inquiétudes pour la suite

Les détenteurs de l’autorité publique ne peuvent faire comme si l’État est la propriété d’un camp. De ce point de vue, les dernières retouches de la loi électorale ne sont ni à l’honneur ni à l’avantage de personne.

S’ils espèrent consolider le vivre-ensemble, les gouvernants doivent cesser de considérer l’Etat comme la propriété d’un camp. Comme les institutions, les lois sont au service du peuple. Peu importe leurs initiateurs, elles ne peuvent être sous-tendues par des considérations personnelles ou politiciennes. © GabonReview

À l’orée d’une campagne inédite, il faut se garder de considérer les élections comme un affrontement entre deux camps opposés. Il faut éviter de les présenter comme une lutte pour le pouvoir mettant en scène deux blocs aux intérêts contradictoires. En revanche, il faut les décrire comme une occasion offerte à des hommes libres et égaux de désigner librement leurs représentants. N’en déplaise aux matamores de tout poil, ces votes doivent permettre aux Gabonais de décider de leurs destins, individuel ou collectif. Ils doivent aussi leur permettre de dire comment ils entendent mener la bataille pour la satisfaction de leurs besoins physiologiques, de sécurité, d’appartenance, de respect ou d’accomplissement. Spécifiques au genre humain, ces attentes montrent combien il est erroné et dangereux d’envisager la société comme une juxtaposition de militants fanatisés.

Ni sérénité ni confiance

S’ils ne veulent pas nourrir les bas instincts, les acteurs politiques doivent éviter de faire comme si les besoins sont tributaires de l’affiliation politique. S’ils espèrent consolider le vivre-ensemble, les gouvernants doivent cesser de considérer l’État comme la propriété d’un camp. Comme les institutions, les lois sont au service du peuple. Peu importe leurs initiateurs, elles ne peuvent être sous-tendues par des considérations personnelles ou politiciennes, au risque de perdre toute valeur ou de se déliter. Déjà, le rapport 2023 du Fragile states index met en garde contre un risque de déliquescence de l’État gabonais, le situant dans la catégorie «Warning». Parmi les mobiles d’inquiétude figurent, dans l’ordre, le déficit de légitimité de l’État, le fonctionnement des élites en bandes, les dysfonctionnements des services publics, les violations des droits humains et l’absence d’État de droit. Faut-il en tenir compte ou le minimiser ?

Certes, l’affiliation politique est, par définition, un parti pris, un positionnement idéologique. Certes, tout détenteur du pouvoir à tendance à en abuser ou à œuvrer à sa conservation. Mais, les détenteurs de l’autorité publique ne peuvent faire comme s’ils sont au service exclusif de leur chapelle et de ses adhérents. Ils ne peuvent se comporter comme si les institutions sont des instances spécialisées d’un parti. Ils ne peuvent non plus prendre toutes les libertés avec les règles éthiques ou morales. De ce point de vue, les dernières retouches de la loi électorale ne sont ni à l’honneur ni à l’avantage de personne. Si elles s’inscrivent dans la poursuite d’intérêts particuliers, elles ne contribuent ni à la sérénité ni à l’établissement de la confiance. Bien au contraire. Venant des organisateurs d’un triple scrutin, elles sont à la fois alarmantes et infamantes.

Collusions institutionnelles, arbitraire, frustrations et colère

Censées accroître les chances du Parti démocratique gabonais (PDG), ces basses manœuvres de dernière minute portent aussi atteinte au prestige et à la respectabilité de la Cour constitutionnelle et du Centre gabonais des élections (CGE). Pendant de longs mois et sur le fondement des dispositions en vigueur jusqu’au 15 du mois courant, ces institutions ont organisé des séances de sensibilisation. La première a parcouru le pays. La seconde a commis sa vice-présidente auprès des leaders de l’opposition. Depuis quelques jours, la juridiction constitutionnelle se tient curieusement coite. Quant au CGE, il a cru bon sortir de son rôle pour endosser la veste d’avocat du gouvernement. Face à de tels manquements, la société civile n’a pas hésité à parler «d’ignorance en bande organisée», comme pour mettre en exergue les fraudes à la loi et collusions institutionnelles, terreau de l’arbitraire, des frustrations et de la colère.

Pour la Cour constitutionnelle comme pour le CGE, cette séquence a été particulièrement dommageable. Non seulement, elle est apparue comme une preuve de leur déficit d’indépendance, mais elle les a aussi présentés comme des supplétifs de l’exécutif, érodant encore plus la confiance des électeurs à leur endroit.  «En tant que régulateur des élections, nous avons pensé qu’il faut en amont, sensibiliser les acteurs politiques (…) La paix est une valeur chère (…) Elle est toujours mise en mal à chaque élection (…) Nous disons, plus jamais ça ! (…) L’élection est quelque chose de normal dans un pays et il faut la démystifier, l’aborder dans le contexte qui la réglemente», proclamait pourtant, en décembre 2022, Emmanuel Nzé Békalé. A l’évidence, ce juge constitutionnel croyait à des élections à droit constant. Entre-temps, il a assisté impuissant et passif à la déconstruction de l’ordre juridique y relatif. Dans un tel contexte, les doutes sur la régularité et la sincérité des scrutins deviennent légitimes. Les inquiétudes pour la suite aussi. Le Gabon a-t-il vraiment besoin de ça ?