Alors que la CEDEAO tient ce 23 janvier un sommet sur la transition au Mali,  le chercheur Lamine Savané en explique les enjeux.

La CEDEAO tient ce 23 janvier un sommet sur la transition au Mali, est-ce pour eux l’occasion de demander des clarifications ou de remettre un coup de pression sur les autorités de la transition ?

On ne peut pas dire que le début de cette transition,5 mois après le coup d’État qui a mis fin au pouvoir d’IBK soit une réussite parfaite eu égard aux premiers actes politiques posés. Les désignations du président de la Transition Bah N’Daw ou du Premier ministre MoctarOuane, ont été l’occasion d’âpres négociations de même que la Composition du gouvernement. Par rapport aux 18 mois fixés pour la transition, il ne reste qu’un an. C’est donc normal que la CEDEAO vienne s’enquérir de l’avancée des objectifs fixés, dont le principal reste l’organisation d’élections libres et transparentes pour le retour d’un pouvoir civil. Pour le moment, on ne voit pas l’ébauche d’un travail qui peut faire espérer la tenue de ce délai. La CEDEAO est l’organisation qui est censée faire respecter l’accord, sur ce point elle est dans son rôle. On en saura un peu plus dans 6 mois.

La feuille de route de la transition est assez ambitieuse et donnerait quelque part l’air d’un programme présidentiel, tant les chantiers prévus pour être exécutés sont immenses. L’idée de « refondation de l’Etat » qui s’en trouve au cœur n’a pas véritablement débuter, ce qui donner l’impression que la transition est partie pour durer au-delà des 18 mois précédemment fixés. Il s’agit là d’une éventualité que la CEDEAO ne voudrait pas voir s’opérer, d’où cette réunion qui ressemble effectivement à un coup de pression sur les autorités de la transition.

Lors de la dernière visite de l’émissaire de la CEDEAO au Mali, le M5-RFP lui a brossé un tableau bien sombre de la situation, cette stratégie peut-elle s’avérer payante pour le mouvement ?

La CEDEAO n’a pas besoin du M5-RFP pour s’apercevoir de la situation critique que traverse le Mali, car contrairement à ce que l’on peut penser, ils sont bien plus informés. On a tendance à penser naïvement que le Mali se limite à Bamako. Mais en dehors de Bamako où la sécurité est plus ou moins relative (les différents braquages qui ont couté la vie à des usagers à l’approche des fêtes de fin d’année), la sécurité est-elle revenue ? J’en doute fort. Sans parler du nord et du centre, sur la rive gauche de Ségou à 230 km de Bamako, les djihadistes font régner la loi.  Les écoles sont fermées, des bureaux de vote ont été saccagés lors des dernières élections législatives etc. La situation de Farabougou à côté du cercle de Niono est illustrative de ce tableau sombre. De plus, les différentes arrestations en dehors de tout cadre légal (point qui a été soulevé dans le communiqué final de La CEDEAO), pour tentative de coup d’état, font référence à des périodes autoritaires qu’on pensait révolues au Mali. Manifestement, l’histoire se répète beaucoup au Mali.

Dans ces conditions, ce n’est pas le M5-RFP non plus qui va faire le « service après vente » pour le gouvernement après tout le traitement dont il a été l’objet de la part du CNSP. De « partenaire stratégique », il est passé au statut de « partenaire  à abattre », au sens politique du terme. Le M5-RFP pensait que la primature lui reviendrait en raison du rôle qu’il a joué dans le changement de régime (qui jusque-là ne semble pas se traduire par un changement de système de gouvernance). Mais au final ses membres se sont aperçus que la demande des CV de la part du CNSP (plusieurs candidatures envoyées) n’était rien d’autre qu’une énième manière de les humilier.Il y avait déjà une stratégie politique qui était bien pensée, et qui consistait à débaucher un à un les membres du M5-RFP, même s’il a été constaté que certains de ses membres, se rendaient régulièrement à Kati auprès des putschistes, une manière pour eux de solliciter ces derniers. Les militaires n’ont peut-être pas parachevé le travail du M5-RFP, en revanche, ce qui est sûr,c’est qu’ils ont parachevé celui d’IBK. La posture du M5-RFP me semble donc logique. Le temps nous dira quelle stratégie a été payante, celle de s’associer avec le CNSP ou celle rester fidèle à l’idéal du M5-RFP qui est l’exigence d’un vrai changement, c’est à dire la fin de l’impunité et de l’injustice, pour un réarmement de l’Etat malien.

Le manque d’inclusivité et de clarté lors de cette transition est très décriée alors qu’il ne reste que 14 mois, est-il possible de voir une prolongation de cette transition ?

Dire que la stratégie de cette transition n’est pas claire est un doux euphémisme. À l’allure où vont les choses, la probabilité de tenir les 18 mois est un mirage. Nous pensons que cette transition va les déborder largement et qu’il y a un agenda caché. C’est peut-être la raison pour laquelle la CEDEAO veille au grain. Et le CNSP ne semble pas aussi pressé que cela, à organiser des élections pour retourner dans les casernes. Or, la révision du fichier électoral doit commencer maintenant pour pouvoir tenir le délai. Mais peut être que tout ceci n’est qu’une grossière orchestration visant à mettre l’opinion publique nationale et internationale devant le fait que le temps imparti (18 mois) est finalement insuffisant, et qu’il faille nécessairement le prolonger.

D’autres questions semblent prioritaires pour la transition, comme la mise en œuvre de l’Accord d’Alger, issu du processus de paix, alors même que beaucoup de voix s’élèvent pour le décrier. Pour Nicolas Normand, ancien Ambassadeur de France au Mali, l’Accord d’Alger a créé plus de problèmes qu’il n’en a réglés. À notre humble avis, les autorités de la transition doivent se focaliser sur l’organisation d’élections crédibles et transparentes, tout en restant impartiales. Le candidat issu de ces élections aura toute la légitimité (s’il est bien élu) de se prononcer sur l’Accord ainsi que toutes les réformes qui s’imposent. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs.  D’autres questions comme la sécurité, le fléau du djihadisme, la lutte contre la Covid19, la fin de l’impunité et de l’injustice etc. nous semblent plus prioritaires que la mise en place de l’Accord. Cela dit, certains actes du gouvernement sont à saluer, notamment celui du Ministère de la Communication et de l’Economie numérique, qui a procédé à la radiation de faux diplômés en son sein. Ce genre de mesure doit se généraliser. La fin de l’impunité pour tous est la seule règle qui vaille dans une République.

De nombreux politiquent plaident pour un organe unique de gestion des élections, cela pourrait-il régler les problèmes électoraux ?

Les problèmes du Mali sont tels que la transition ne pourra les résoudre tous bien évidemment. Encore moins le régime qui viendra après les élections. En revanche, la transition est une occasion formidable pour bâtir de bonnes bases pour le Mali de demain. Pour les élections à venir, la mise en place d’une commission indépendante acceptée par tous les protagonistes peut-être une piste. Mais des élections justes et crédibles nous semblent être un préalable. Car, mettre frauduleusement en place un président qui n’incarne pas la volonté de son peuple, peut se heurter perpétuellement à des blocages tels que nous l’avons vu avec IBK. La mise en place d’un organe indépendant est indispensable à l’organisation d’élections crédibles. Mais qu’est-ce que nous constatons dans les faits ? La mainmise des militaires sur le ministère de l’administration territoriale (qui organise les élections), combinée à la nomination des gouverneurs régionaux militaires (13/20) qui sont les représentants de l’exécutif dans les régions (qui supervisent donc les élections) démontrent très clairement que le CNSP (ou ex-CNSP) ambitionne de peser sur les prochaines élections.  Les défis à relever sont énormes pour les prochaines décennies, pour peut-être, sauver le Mali. Mais que les dirigeants de la transition jouent déjà leur partition.