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La pénibilité chez les cadres, la grande oubliée de la réforme des retraites

Qui ignore encore ce qu'est le burn-out ? Jamais l'usure psychologique des cadres n'a été plus abordée, médiatisée, documentée que depuis la pandémie. Comme sur tant d'autres sujets, le Covid, synonyme d'hyperconnexion et de pression accrue sur fond d'incertitude économique, a jeté une lumière crue sur le malaise des cadres autant qu'il l'a amplifié.

Un tiers des cadres en détresse psychologique

D'après une étude de l'IFOP, 60% des salariés jugent que leur métier a des conséquences sur leur santé mentale, avec parmi eux une surreprésentation des cadres dont le tiers se déclarent en « détresse psychologique », selon le cabinet Empreinte Humaine. Dans son dernier essai intitulé Le grand déclassement, le sociologue Philippe d'Iribarne fait de ce désenchantement l'une des causes de la « grande démission » et de la vacance de nombreux postes sur le marché de l'emploi.

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Pour autant, le sujet de la pénibilité psychologique ne s'invite pas à la table des concertations entre le gouvernement et les syndicats sur le contenu du projet de réforme des retraites qui sera dévoilé en fin de semaine prochaine. La Première ministre a pourtant ouvert la porte à un élargissement des critères de pénibilité, qui donnent aujourd'hui droit à une retraite anticipée de deux ans au maximum. Seul le syndicat CFE-CGC, qui représente les fonctions d'encadrement, demande ouvertement à l'exécutif d'y ajouter l'usure psychologique.

« Depuis 2017, on propose de faire entrer les risques psychosociaux dans les facteurs de pénibilité. C'est une demande qui émane directement de nos adhérents et des cadres, qui prennent conscience des conséquences de l'organisation actuelle du travail sur leur santé, en termes notamment de stress », fait valoir Mireille Dispot. La secrétaire nationale de CFE-CGC assure que cette revendication est « assez suivie » par les autres syndicats bien qu'aucune autre organisation n'ait publiquement repris cette revendication.

Dans l'imaginaire, la pénibilité au travail est d'abord physique

« A part la CFE-CGC et dans une certaine mesure la CFDT, les syndicats sont surtout portés sur les non-cadres. On reste dans l'imaginaire de l'usine où la pénibilité paraît d'abord physique, alors que la charge mentale au travail pèse sur de nombreux employés et pas seulement sur les cadres », avance l'économiste Bertrand Martinot, spécialiste de l'emploi à l'Institut Montaigne pour justifier la réserve des grands leaders syndicaux à se positionner sur la pénibilité psychologique.

Ces derniers se contentent pour l'instant de réclamer la réintégration de quatre critères physiques de pénibilité, qui avaient été supprimés en 2017 : les postures pénibles, les charges lourdes, les vibrations mécaniques et les expositions aux agents chimiques. Autant de points sur lesquels le gouvernement Borne a adressé des signes d'ouverture mais pas sur la fatigue psychique, déplore la CFE-CGC. L'organisation doute d'obtenir gain de cause à cause, selon elle, du « blocage des organisations patronales, Medef en tête qui insistent sur le fait que les troubles psychologiques sont multifactoriels, d'abord d'ordre personnel avant d'être lié à leur travail », dénonce son secrétaire général Gérard Mardiné.

Le Medef fustige le mécanisme actuel de prise en compte de la pénibilité C2P, pour Compte de prévention professionnel, qualifié d'« impraticable ». Son président Geoffroy Roux de Bézieux plaide pour une évaluation individuelle par un médecin du travail de l'usure professionnelle des travailleurs. Et pointe, indirectement, la délicate question du diagnostic de l'usure psychologique, dont il est plus ardu d'identifier les symptômes et les causes qu'une pathologie physique.

Difficulté à diagnostiquer les symptômes et leurs causes

« Dans les métiers tertiaires, la difficulté est d'objectiver les causes des troubles psychologiques qui ne viennent pas des tâches elle-même mais du mode de management, en particulier le "lean management" qui est dominant en France et qui n'obéit qu'à des objectifs chiffrés. Or, il est peu probable que les entreprises admettent de remettre en cause leur organisation », analyse Bruno Palier, politiste chercheur à Sciences Po et au CRNS, auteur du livre Réformer les retraites. La reconnaissance du burn-out comme maladie professionnelle se heurte aux mêmes difficultés de diagnostic, le salarié devant prouver un lien direct entre son travail et sa maladie ainsi qu'une incapacité permanente partielle (IPP) d'au moins 25%.

Avec l'extension des critères de pénibilité, Geoffroy Roux de Bézieux craint que la réforme n'aboutisse à créer « des régimes spéciaux du privé ». Si l'usure psychologique figurait dans la réforme, des centaines de milliers voire des millions de salariés éprouvés par leur carrière pourraient, en théorie, partir en retraite anticipée. Un scénario peu envisageable tant il est aux antipodes de l'objectif de la réforme : faire partir plus de Français plus tard à la retraite, pour rééquilibrer le système de pensions.

L'alternative de la retraite anticipée

Plus qu'une retraite anticipée, le gouvernement devrait pousser le principe d'une retraite progressive. Elisabeth Borne dit vouloir « rendre plus incitatif » le cumul emploi-retraite. Concrètement, les seniors qui poursuivent leur carrière, après avoir déjà liquidé leur pension ou atteint le taux plein, pourront continuer de cumuler des droits à la retraite pour améliorer leur pension.

Convaincu par ce modèle de retraite progressive, l'économiste Bertrand Martinot incite le gouvernement à alléger les cotisations sociales sur les salaires des seniors qui poursuivent leur activité. En parallèle, il suggère aux entreprises d'aménager les conditions de travail de leurs salariés « usés » pour éviter qu'ils ne partent, définitivement par définition, en retraite.

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« Pour des cadres des 64-65-66 ans fatigués, pourquoi ne pas les passer en 4/5ème ou en temps partiel s'ils sont prêts à sacrifier une partie de leurs salaires ? », suggère le collaborateur de l'Institut Montaigne. Il reste une semaine pour trancher ces arbitrages. Le gouvernement présentera son projet de réforme le 15 décembre.