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« Cette chaussure illustre la globalisation culturelle » : comment la basket a conquis la planète

La popularité des baskets ne cesse de prendre de l’ampleur d’année en année : en 2018, en France, elles représentent 52 % du marché de la chaussure en terme de chiffre d’affaires, selon la Fédération française de la chaussure. Au niveau international, le marché de la basket est évaluée à 80 milliards d’euros. Pierre Demoux, journaliste aux Échos, a mené l’enquête sur ces chaussures stars, et résume ses découvertes dans le livre L’Odyssée de la basket, paru aux éditions Tango. Entretien.

La basket a fait son apparition au milieu du XIXe siècle, en Europe et en Amérique du Nord. À quoi ressemblait-elle ?

Elle est imaginée pour faire du sport sur des pistes d’athlétisme ou du gazon. La semelle traditionnelle a été remplacée par de nouvelles matières, issues de la production de caoutchouc. Puis les chaussures qui se rapprochent des baskets actuelles apparaissent, à la fin du XIXe siècle. Ce sont des chaussures pour faire des courses à pied sur du bitume. Parmi les fabricants, il y a le Britannique Joseph William Foster, dont les descendants ont créé la marque Reebok, un demi-siècle plus tard.

Qui a été le premier à flairer le marché de la basket ?

À l’époque, le marché de la chaussure n’était pas dominé par quelques groupes mondiaux, il y avait beaucoup de productions artisanales. Les premiers grands groupes qui émergent sont américains : Keds et Converse. Entre 1915 et 1920, ils sortent, pour le basket-ball, des chaussures en toile, montantes, avec une semelle en caoutchouc. Ce sont les premières baskets du quotidien.

En France, sommes-nous particulièrement « accros » aux baskets ?

Les Français aiment beaucoup les baskets : plus d’une paire neuve vendue sur deux est une paire de baskets. Mais ces chaussures ont aussi beaucoup de succès aux États-Unis, dans les pays européens, en Chine… La basket illustre la globalisation culturelle, le fait que la même mode s’impose dans la plupart des pays du monde.

En 2015, 79 % des Français disaient acheter des baskets, non pas pour faire du sport, mais pour s’en servir comme chaussures du quotidien. Comment se sont-elles imposées ?

Trois raisons expliquent ce succès. Tout d’abord, l’affaiblissement des normes vestimentaires : les baskets sont désormais acceptées dans le monde du travail. Ensuite, la mode s’inspire de plus en plus des codes du sport. Enfin, le confort et le côté pratique sont devenus des éléments primordiaux dans le choix des chaussures. Ça n’a pas toujours été le cas et cela profite évidemment aux baskets, qui présentent des qualités d’amorti et d’ergonomie supérieures à d’autres chaussures.

Marque, couleur, forme, matière… Le choix de baskets est extrêmement varié. | MARC OLLIVIER / ARCHIVES OUEST FRANCE

Certaines baskets continuent à avoir du succès, des dizaines d’années après leur création, comme la Converse Chuck Taylor All Star.

Elle a vu le jour en 1917 : c’est la plus vieille basket encore en production. Elle doit son nom au basketteur américain Chuck Taylor, qui a rejoint Converse dans les années 1920 comme vendeur et qui faisait de son côté des camps d’entraînement un peu partout aux États-Unis. Il y faisait la promotion du basket-ball et de la basket de Converse. Il a eu tellement de succès que les gens appelaient chez Converse pour dire qu’ils voulaient les baskets de Chuck Taylor. C’est comme ça que Converse a ajouté son nom sur le patch. En 2015, Converse a voulu moderniser sa basket, mais ça a été un gros flop. Cette nouvelle version était plus confortable, mais il n’y avait pas ce côté « on n’a pas touché à la basket depuis des décennies ».

Il y a aussi la Stan Smith…

Elle est créée par Adidas France, la filiale d’Adidas installée en Alsace, en 1964. Mais ce n’est pas son nom d’origine : elle a d’abord porté celui d’un tennisman français, Robert Haillet. Quand il prend sa retraite, Adidas se dit qu’il faut un autre nom, plus connu à l’international. Ce sera celui du numéro 1 mondial de tennis de l’époque, Stan Smith. Le nom de Robert Haillet et le portrait de l’Américain Stan Smith vont cohabiter sur la basket jusqu’en 1978, date où le nom du Français sera effacé. En 2011, Adidas décide d’arrêter la production des Stan Smith, pour faire du ménage dans ses collections. Sauf que l’arrêt de la production crée un vrai émoi chez les fans de sneakers. Adidas décide alors d’organiser le retour de la basket en 2014. C’est un énorme carton alors que la chaussure est quasiment identique.

Qui sont les sneakerheads, les personnes passionnées de baskets ?

Cette communauté est apparue au milieu des années 1970 : ce sont des personnes qui considéraient la basket comme étant plus qu’une simple chaussure. Au même moment naît la culture hip-hop, où la basket avait une place à part puisque c’était une manière d’exprimer le rejet des codes. Dans les années 1980, cette communauté a grossi. Sont apparus des gens capables de connaître la genèse de chaque modèle, de faire des centaines voire des milliers de kilomètres pour aller chercher un modèle rare. Le nombre de sneakerheads a énormément augmenté avec Internet, qui permet, de chez soi, d’avoir accès à toutes les baskets possibles.

Mais ce n’est pas que positif…

Un marché noir s’est créé. Des personnes achètent des chaussures en édition limitée simplement pour les revendre et faire une plus-value. Les marques disent qu’elles ne sont pas responsables, mais c’est tout de même parce qu’il y a des éditions limitées qu’il y a de la revente. Cela leur profite, en créant une image de désir et de rareté.

Cette odyssée a-t-elle des chances de perdurer ?

Je pense que nous allons encore porter des baskets pendant quelques années. Les seniors en portent, les jeunes aussi, et ils vont continuer à en mettre même une fois entrés dans la vie active. Il peut se créer de nouveaux marchés, autour de la basket intelligente par exemple. Il y a encore beaucoup d’espace pour cette chaussure.

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