Jean-Marie Meshaka, metteur en scène et directeur artistique du Théâtre Poche-Ruelle à Mulhouse est libanais. Il a gardé des liens fort avec son pays. Là-bas, ses amis parlent d’un « sentiment de désespoir ». Marie-Rose Salloum, restauratrice au 961, a toute sa famille à Beyrouth. Pour elle, « c’est la fin de ce pays ».

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« Parmi mes amis à Beyrouth, il n’y a pas de mort. Juste quelques blessés. Mais les dégâts sont énormes. » Les plaies se soignent, les fenêtres se réparent mais « l’âme libanaise » - qui a permis à ce petit pays de moins de 7 millions d’habitants de se relever de tout - semble touchée, profondément, comme l’explique le franco-libanais Jean-Marie Meshaka. « Ce que j’entends par les amis que j’ai réussi à appeler, c’est un sentiment de désespoir très fort, qu’il n’y avait pas, même pendant les guerres successives. La crise économique est terrible et là, avec cette explosion, il y a comme un trop-plein. » Pour Jean-Marie Meshaka, même « ce sentiment de résilience qui est très fort chez les Libanais semble avoir disparu. Comme si trop, c’était trop. Ils ne peuvent plus supporter ce gouvernement corrompu. Tous n’ont plus qu’une idée : quitter le pays. C’est un sentiment très fort de la classe moyenne ». Et le metteur en scène et directeur artistique du théâtre Poche-Ruelle de Mulhouse de s’interroger : « Il y a vraiment un risque de voir le pays plonger. Et je ne sais pas comment la communauté libanaise à l’étranger peut réagir… »

Au restaurant libanais le 961 (le numéro de l’indicatif téléphonique du Liban) à Mulhouse, même sentiment d’abattement mais avec aussi de la colère dans la voix de Marie-Rose Salloum, la directrice de l’établissement. « Toute ma famille est là-bas. Ils vont bien malgré des blessures légères. Mais l’immeuble dans lequel ils habitent est perdu. C’est une véritable catastrophe. Même pendant les différentes guerres que j’ai connues, de 1972 à 1982, il n’y a pas eu autant de dégâts. Ils parlent tous d’explosion nucléaire. Tous pensaient qu’une bombe venait d’exploser dans leur quartier. Mais c’est dans toute la ville. Ils ne savent pas où aller, où se réfugier. Ils me disent : « C’est pire que ce que l’on a connu avant. »

« C’est la fin du Liban »

Coronavirus, crise des réfugiés syriens, crise économique et maintenant une explosion qui ravage la capitale du pays : Pour Marie-Rose Sallaum, c’est trop pour son pays. « Le gouvernement est corrompu jusqu’à l’os. Personne ne va se battre avec un tel gouvernement. Personne ne va reconstruire la ville avec ces dirigeants. Pour moi, c’est la fin », explique la restauratrice dont le frère est journaliste au quotidien An-Nahar. « Il m’a envoyé des photos. C’est hallucinant, bien pire que l’explosion lors de l’assassinat de Rafic Hariri (NDLR : ancien dirigeant du Liban, abattu au cœur de Beyrouth, le 14 février 2005). Je devais y aller en septembre mais mes proches me disent, « Surtout ne viens pas ! Ils pensent tous que c’est la fin du Liban et n’attendent qu’une chose : un avion ou un bateau pour quitter ce pays… »

APPEL AUX DONS Après la double explosion qui a dévasté le port de Beyrouth hier soir, la Fondation de France lance un appel à la solidarité pour venir en aide aux habitants de la ville. Les fonds collectés serviront aux acteurs locaux, déjà à l’oeuvre sur le terrain, pour soutenir prioritairement des actions sociales et psychosociales, la relance économique locale et l’habitat. Elle privilégiera les projets des associations de proximité. Comment faire un don ? soit par chèque bancaire libellé à l’ordre de : Fondation de France Solidarité Liban 60509 Chantilly Cedex en libellant les chèques à l’ordre de Fondation de France – Solidarité Liban - soit en ligne sur notre site internet (don sécurisé)

Elie Haidar, lors de la Révolution d’octobre.  DR

« Un quart de Beyrouth est détruit »

Elie Haidar était au Liban pendant la révolution du 17 octobre. En quelques mois, l’optimisme du gynécologue colmarien a été douché par le retour des divisions et de la corruption, la crise économique et le Covid. L’explosion de Beyrouth est « une catastrophe, tout le monde pleure, c’est la dépression totale au Liban. Un quart de Beyrouth est détruit » et nul ne sait comment reconstruire en pleine crise financière car « il n’y a pas que les immeubles détruits mais aussi les portes et les fenêtres qui ont été soufflées à remplacer ». Le pays n’ayant pas les capacités de production d’aluminium et de verre, « comment faire venir et payer les fenêtres et les portes ? Ça va rester comme ça pendant des mois », craint Elie Haidar.

Appel aux dons

Devant l’urgence de la situation, Elie Haidar et ses amis de l’association Terre des Cèdres lancent un appel aux dons, qu’ils transmettront « directement à la Croix-Rouge Libanaise, une des dernières organisations en qui les Libanais ont confiance ». La rupture est totale entre la population locale et les autorités au point que « les Libanais conjurent les pays qui veulent les aider à ne pas verser de l’argent directement au gouvernement de peur que l’argent disparaisse ». En cause, une corruption et un clientélisme, qui ont eu raison des aspirations démocratiques d’octobre dernier. « Après le 17 octobre, ils ont fait soi-disant un gouvernement technocrate mais celui-ci est nommé par les leaders politiques. Donc ça revient au même. Le peuple n’a plus aucune confiance en ses dirigeants. La livre libanaise a dégringolé avec une inflation de 200 % en six mois. Le Covid est arrivé avec un taux de chômage record. Et le secteur du tourisme, qui bénéficie habituellement du retour des 2 à 3 millions de Libanais de l’étranger en été, est mort ». La faillite est telle qu’Elie Haidar se demande « comme l’État arrive encore à payer l’armée ».

Pour lui, la seule solution réside dans l’union : « Le jour ou un Libanais dira « je suis libanais » au lieu de dire « je suis chiite, maronite ou sunnite » ce sera réglé. Mais ça n’existe pas au Liban actuellement. »

CONTACTER Le docteur Elie Haidar (06.07.62.46.07) et le docteur Samir Khater (06.03.23.03.41) lancent un appel aux dons pour la Croix-Rouge Libanaise. Les dons peuvent être envoyés à l’association franco-libanaise Terre des Cèdres, 5a avenue Joffre, 68000 Colmar.

Marie-Lise PERRIN