France

Isabelle Carré : « Quelle richesse dans cette enfance étrange ! »

Je ne serais pas arrivée là si… « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. Cette semaine, la comédienne évoque son adolescence tourmentée et le choix d’un métier qui l’a sauvée.

Propos recueillis par Annick Cojean

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Isabelle Carré à Paris, le 13 septembre 2019. FANNY DE GOUVILLE

Un César, deux Molières, Prix Romy-Schneider… De film en film, de pièce en pièce, la comédienne Isabelle Carré, 48 ans, affiche une juvénilité et une grâce lumineuses. La voici sur la scène du Théâtre du Rond-Point à Paris, dans Détails, un beau texte du Suédois Lars Norén, mais aussi dans trois films dont De Gaulle (qui sortira le 4 mars), où elle incarne la femme du général.

Je ne serais pas arrivée là si…

Si, dans le service psychiatrique de l’hôpital pour enfants, et sur la télévision minuscule d’un des petits pensionnaires, je n’avais pas vu Romy Schneider dans le film Une femme à sa fenêtre (de Pierre Granier-Deferre, en 1976) et n’en avais été bouleversée. J’avais 14 ans, je venais de faire une tentative de suicide, j’étais bloquée dans cet établissement aux fenêtres condamnées autant que dans ma vie d’adolescente dont l’avenir me donnait la nausée. Et soudain, j’ai entendu ces mots : « Préférer les risques de la vie aux fausses certitudes de la mort ». J’ai couru dans ma chambre chercher le petit carnet sur lequel je notais ce qui m’importait. Et j’ai retranscrit, presque frénétiquement, toutes les répliques de Romy, à côté des pages où, depuis quelques jours, j’avais écrit des dizaines de « Vivre, vivre, vivre… » Je me les suis rejouées ensuite dans ma chambre. De nombreuses fois. Et j’ai entrevu la solution.

La solution à votre mal-être ?

La solution à toutes ces émotions qui m’assaillaient au quotidien, prêtes à déborder, et terriblement embarrassantes en société. La solution à cette fragilité et cette sensibilité que je ressentais comme des handicaps. La solution à l’impasse profonde de ma vie. Elle m’est apparue comme une fulgurance : m’inscrire à un cours de théâtre. Sur scène ou au cinéma, l’hyperémotivité ne serait sans doute plus un défaut. Au contraire. Elle serait attendue, encouragée, jugée intéressante, ou belle comme l’était celle de Romy. Quel privilège quand on y songe ! Quel autre métier autorise cela ?

« Oui, j’étais fragile, comme l’étaient mes parents, que je voyais se débattre, aussi vulnérables que des scarabées retournés sur le dos »

Je suis toujours stupéfaite quand j’entends parler du « risque » que prend un acteur en acceptant tel ou tel rôle. Quel risque ? Le vrai risque, c’est de planquer sous le tapis ses émotions et de les voir se transformer en maladie ou autre chose. Les libérer vous sauve la vie.

Mais que s’était-il passé pour que, jeune collégienne, vous ayez eu envie de mourir ?

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