France

Jacquelin au bout de son rêve

Tête haute, muscles bandés, Émilien Jacquelin fend l’air d’un poing rageur. Ses spatules viennent à peine lécher la ligne d’arrivée. L’œil fixé sur l’écran géant, Vincent Vittoz voit la silhouette de Johannes Boe danser dans l’ombre du « môme ».

Le Haut-Savoyard lui hurle dessus : « Vas-y gamin ! Ne te relève pas ! ». Il crie, mais a compris. Le petit gars, qui le tyrannise parfois par les excès de sa jeunesse, est champion du monde. Le final n’est qu’un épilogue heureux. Il retient l’émotion mais pas celui qui la porte.

Orgueilleux après le sprint (6e ), Jacquelin a mené sa course. Impeccable au tir, appliqué sur la piste. Sans se presser, sans s’occuper des autres jusqu’à ce dernier tir. Installé à la cible 3, dans le dos de Johannes Boe et d’Alexander Loginov, quand il se relève après avoir lâché sa dernière balle, il regarde la cible du Norvégien qui a fait le plein lui aussi. Il a entendu le Russe (3e ) en rater une.

« J’ai regardé le temps intermédiaire, et je devais avoir un manque de lucidité, car pour moi on jouait la deuxième place, raconte-t-il. D’un seul coup, je comprends que je vais jouer le titre. »

Comme dans son rêve

Tout se bouscule dans sa tête. À la sortie du stade, il croise le regard de Vittoz. Il lui dit de rester dans les skis. Boe est marqué. Il a grillé quelques cartouches dans les deuxième et troisième tours pour rattraper les deux balles manquées sur ses tirs couchés. « Je pensais vraiment que Johannes allait attaquer tout de suite pour m’user au train, raconte Jacquelin. Forcément j’aurais explosé. »

Ce n’est pas ce qui se passe. Plus il reste avec le Norvégien, plus ses chances grandissent. Il le sait, les Bleus le savent aussi. Boe moins. « Johannes a oublié qu’Émilien était un formidable sprinter, explique Grégoire Deschamps, chef des techniciens qui était dans la forêt. C’est un cycliste, il est redoutable dans ces situations. »

« Ils se sont beaucoup regardés, appuie Stéphane Bouthiaux, directeur du biathlon. Je mettais une pièce sur « Émil », il a tellement de qualités d’explosivité qu’il avait les moyens d’en faire du petitbois. »

Sur la piste, Martin Fourcade (4e ) jette un regard sur l’écran géant et se dit « que s’il y en avait un qui était capable de le faire c’était lui ».

À un kilomètre de l’arrivée, dans un virage, le Norvégien s’écarte. Jacquelin passe, sans réclamer plus. Il fait mine de resserrer ses chaussures comme il l’a si souvent fait gamin quand il s’imaginait se dresser sur ses pédales pour aller cueillir un maillot arc-en-ciel. Il ne pense plus à la médaille, il est juste dans l’instant. Le jeu. « C’était super, il y avait de la tactique, on s’est arrêté, on s’est regardé, il y avait de l’intox, j’adore tout ça, témoigne-t-il. J’étais sûr de ma force. »

C’est lui qui rentre en tête dans le stade. Il grimace, Boe aussi. Un bruit sourd descend les cueillir au pied des tribunes. Il emporte Jacquelin jusqu’à la ligne, un bâton au-dessus de la tête et en hurlant « Putain ! ». Comme dans son rêve.

Émilien Jacquelin est le quatrième français champion du monde dans une épreuve individuelle. Le premier titre mondial tricolore avait été remporté par le Jurassien Patrice Bailly Salins à Antholz en 1995 (sprint). Les deux autres Bleus sont : Raphaël Poirée (7 succès) et Martin Fourcade (10).