France

Joann Sfar : « L’antisémitisme est un vecteur de haine consensuel »

Son nouveau roman, « Le Dernier Juif d’Europe », est un appel au secours. L’écrivain, bédéiste et cinéaste recourt au surnaturel et déploie un humour fou pour dire la lucidité horrifiée qui l’habite.

Propos recueillis par Jean Birnbaum

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Joann Sfar à Paris, le 24 février. FREDERIC STUCIN / PASCO & CO

« Le Dernier Juif d’Europe », de Joann Sfar, Albin Michel, 320 p., 19,90 €.

Soit Désiré Albergel, un vieil homme qui souhaite ardemment ne plus être juif. Afin de se débarrasser de ce fardeau identitaire, Désiré demande au docteur Rigolo Friedmann de bien vouloir lui reconstituer un prépuce.

Forcément, ce type de transition comporte sa part de risque – comme les autres. Tant et si bien que le vieil Albergel va entraîner son fils François, vétérinaire qui s’apprête à épouser un dénommé Léningrad, dans une aventure pleine de rebondissements où l’on croise maintes créatures surnaturelles, et notamment Ionas, un vampire centenaire déjà rencontré dans L’Eternel (Albin Michel, 2013), Rebecka, sa copine psychanalyste, Kaitlyn, une rabbine « inclusive » qui se penche sur des mariages hassidiques lesbiens litigieux, mais aussi Sara Lanterne, une jolie danseuse de flammes, ou encore Donnémoidufric, un humoriste devenu propagandiste antisémite.

Avec la tendre autodérision et la franchise hardie qui ont fait le succès de ses bandes dessinées ou de ses films, Joann Sfar signe un nouveau roman intitulé Le Dernier Juif d’Europe. Ce texte d’une sensibilité bouleversante, où l’on passe sans cesse du fou rire à l’effroi avisé, forme une puissante méditation sur la mémoire du mal, les lâchetés du moment, l’abjection qui vient.

Votre roman est aussi drôle que les précédents, mais cette fois on sent que vous l’avez écrit à l’encre de la colère. C’est nouveau, non ?

Ce qui est nouveau, ce n’est pas la colère, c’est de la laisser sortir comme ça. Et ce n’est guère facile, parce que je ne supporte pas les écrivains écorchés, qui arrivent tout en sueur à la télé.

Mais l’Europe se vautre à nouveau dans la haine antisémite et j’ai le sentiment qu’elle n’en a pas le droit. Jusqu’à aujourd’hui, j’avais toujours essayé de répondre par l’apaisement, par la tendresse mais, au fil des années, à l’occasion de rencontres publiques ou d’interventions dans les écoles, j’ai vu les digues sauter les unes après les autres. J’ai aussi vu tant d’alliés politiques, littéraires et intellectuels abdiquer… Mon sentiment, aujourd’hui, c’est que nos contemporains nous disent : « Désolé, on a fait ce qu’on a pu. »

Pour laisser cette colère éclater, même et surtout à travers l’humour, vous avez fait le choix du roman, pas du dessin. Pourquoi ?

Parce que mon dessin est tout entier dans la tendresse, il enrobe le réel avec douceur. Le Dernier Juif d’Europe montre le télescopage entre, d’un côté, des monstres qui ont l’air de sortir de Dracula et, d’un autre côté, notre vie publique dans ce qu’elle a de plus grimaçant. Ce télescopage, je ne sais pas le dessiner. Il faudrait un dessinateur plus méchant que moi.

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