France

La chronique théâtre de jean- pierre léonardini. Bonnes nouvelles de Bruno Boëglin

Jeudi et vendredi derniers, au Mascarille Théâtre, à Lyon, élégant et accueillant espace créé et piloté par Joëlle Sevilla, il y a eu deux soirées en l’honneur de Bruno Boëglin (1). Bonnes nouvelles donc, de cet homme de théâtre résolument à part, farouchement autonome et inventif, dont les traces demeurent indélébiles dans la mémoire de ceux qui eurent l’heur d’assister à ses créations. Metteur en scène incisif, acteur unique de lui-même, auteur d’univers sans merci sertis dans une sombre beauté, Bruno Boëglin, artiste jusqu’au bout des ongles, désormais, comme on dit, s’est mis à la peinture. Au Mascarille, on a pu juger de l’intensité expressive de ses petits formats. Il y procède par visions intérieures, revisite à son gré Egon Schiele, sculptures gothiques, bas-reliefs précolombiens, souvenirs du Nicaragua (où l’avait entraîné son ami Bernard-Marie Koltès et où il conçut tant d’aventures furieusement poétiques) ou encore imagine des gueules de dictateurs contemporains aux aplats torturés de couleurs coagulées… Ensuite, il est monté sur scène pour lire l’Occupant de l’enclos, un texte de lui qui a de la bouteille. Et pas une ride.

Croyez-moi sur parole, en vingt minutes, ce fut foudroyant de voir et entendre Bruno Boëglin au regard pointu derrière les lunettes, à l’élocution ciselée savamment sarcastique, en train d’incarner ce court manifeste d’homme irréconcilié avec la société, porteur d’un humour noir digne de figurer dans l’anthologie du genre, jadis établie par André Breton. Il émanait de ce corps frêle, que la maladie n’a pas épargné, un magnétisme intact, né d’une lucidité prodigieuse et d’un stoïcisme narquois sans apitoiement. Ces deux soirées étaient dues à l’Association des amis de Bruno Boëglin, au nom de laquelle Michel Laurent a présenté les projets (2). Il faut savoir qu’en novembre, pour une durée de trois mois, la Maison de la culture de Grenoble accueillera une grande exposition des peintures de Bruno ainsi que des photographies de ses mises en scène, depuis ses débuts à la compagnie de la Mouche. À l’automne doit paraître, édité par les Solitaires intempestifs, un beau livre consacré, selon la formule, à sa vie et son œuvre, avec de nombreux témoignages de gens qui ont travaillé avec lui et des photographies inédites. Le titre de l’ouvrage est Une vie dans le désordre des esprits. Il y aura quatre chapitres : « Insoumission et marginalité », « La violence en regard », « Détournements et visions », « Les bonheurs de la fuite ». 

Magnétisme intact, né d’une lucidité prodigieuse et d’un stoïcisme narquois.