Pour l’économiste en chef de l’OCDE, alors que le pays souffre d’un « fort détérminisme social », l’urgence n’est pas de baisser les impôts mais de mieux cibler les dépenses publiques.

Propos recueillis par Marie de Vergès

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Laurence Boone, économiste en chef à l’OCDE, lors d’une conférence sur la BCE, à Francfort, mercredi 27 mars. ANDREAS ARNOLD/BLOOMBERG VIA GETTY IMAGES

Alors qu’Emmanuel Macron s’apprête à présenter de nouvelles mesures pour répondre à la crise des « gilets jaunes », l’économiste en chef de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Laurence Boone, estime que le chantier prioritaire concerne « l’égalité des chances ».

Que faire, en France, pour renforcer la cohésion sociale ?

Le sujet de fond, c’est l’égalité des chances. C’est essentiel car on est très conditionné en France par son milieu de naissance. Le pays est dans le top 3 de l’OCDE pour l’influence du milieu social sur les études. Quelques exemples : alors que 60 % des enfants entre 0 et 2 ans ont accès à un mode de garde formel, c’est le cas de seulement 30 % des enfants dans le tiers de la population le moins aisé. Donc, dès le plus jeune âge, tout un groupe va manquer cette phase d’éveil. Ensuite, une forte proportion des adolescents de 15 ans, comparée au reste de l’OCDE, ne possède pas les connaissances littéraires ou arithmétiques indispensables. Enfin, l’insertion sur le marché du travail est nettement plus difficile pour les personnes moins qualifiées. Or, la France est parmi les pays où les moins diplômés ont le moins d’accès aux formations qualifiantes.

L’accent doit donc être mis sur le système éducatif et de formation...

Oui, mais pas uniquement. Ce à quoi il faut veiller, c’est aussi à tout le maillage de services publics qui fait la qualité de vie et permet les liens sociaux : l’accès aux soins, aux transports, au logement… Ainsi, pour réussir à l’école ou dans son emploi, il est essentiel d’être en bonne santé. En termes de politiques territoriales, on peut comprendre qu’il faille fermer des hôpitaux, pour rationaliser et parce que certains deviennent dangereux par manque de pratique récurrente. Mais il faut mettre en place un service de transport permettant aux gens de relier des hôpitaux plus éloignés de leur domicile.

La crise des « gilets jaunes » a révélé une exaspération fiscale. Faut-il baisser les impôts ?

Attention ! On ne peut avoir la dépense publique que l’on a en France – la gratuité de la santé, de l’éducation, les retraites publiques, une lutte efficace contre la pauvreté – et pas d’impôts. Et l’égalité des chances implique un certain niveau de prélèvements obligatoires.
En fait, il faudrait prendre le débat dans l’autre sens : quel niveau de services publics veut-on ? Quelles dépenses sont nécessaires pour répondre aux besoins des plus pauvres et d’une partie de la classe moyenne qui se sent laissée de côté ? Peut-être que les dépenses publiques peuvent baisser un peu, mais surtout, elles ne sont pas forcément bien ciblées. Ce n’est pas étonnant avec un système d’assurance sociale qui a été étendu dans les années 1960-1980 et que l’on a trop peu revu depuis, malgré les évolutions de la société.