France

« Le cerveau peut faire des merveilles lorsqu'il est apaisé »

De la vie professionnelle jusqu'aux fins de journées prolongées sur les réseaux sociaux, en passant par notre consommation (excessive ?) de séries ou nos nombreuses heures passées devant la télévision : sommes-nous toutes et tous pris dans une certaine spirale infernale de la vitesse ? C'est bien la « tyrannie » que dénonce Jonathan Curiel, auteur de Vite ! Les nouvelles tyrannies de l'immédiat. Directeur général adjoint en charge des magazines et des documentaires au sein du groupe M6, il explique en préambule de son nouveau livre avoir saisi l'opportunité de couper son téléphone, quelque peu, a minima, pour prendre du recul et se lancer dans la rédaction de cette vaste analyse de notre rapport à « l'immédiateté », dans cette société dite de « l'instant », où se trouvent d'un côté « les rapides » et de l'autre les « lents », explique-t-il. Comment « déconnecter » ? Sommes-nous tous voués à devoir trouver notre propre équilibre ? Autant de questions posées par l'auteur. Nous l'avons rencontré. Entretien.

Le Point : L'importance du présent et de l'instantanéité traduit-elle selon vous une peur de l'avenir propre à notre société ? La vitesse que vous décriez n'est-elle pas aujourd'hui positive pour les sociétés, face à l'urgence climatique notamment ?

Jonathan Curiel : Oui, cela traduit une grande peur de l'avenir, notamment chez les jeunes. Il y a beaucoup de sondages et d'études qui montrent qu'elle existe, d'où la nécessité d'approfondir et de creuser le présent. Vous avez plein d'expressions rigolotes qui sont impropres mais qui montrent ce culte de l'instant, « de l'instant présent », par définition qui est présent, ou encore le très utilisé « au jour d'aujourd'hui », alors qu'il n'y a aucune raison de le dire… C'est assez symptomatique de cette volonté de creuser le sillon du présent, d'être dans l'instantanéité permanente. Pourquoi le fait-on ? Parce qu'on a peur du lendemain et qu'on ne regarde pas dans le rétroviseur. Les débats sur les retraites représentent cela aussi : on a peur de demain et de l'avenir. On est toujours dans l'idée que c'était mieux avant.

Votre essai ne traduit-il pas ce que le sociologue Hartmut Rosa décrit comme la dépression démobilisatrice, le fait de se retrouver paniqué à l'idée d'avoir tant de temps libre du fait du progrès ?

Je ne ressens pas le besoin de l'ennui, mais en revanche je ressens le besoin d'appuyer sur pause. Beaucoup de choses nous écrasent en permanence, beaucoup d'exemples sont autour de nous. Cette société du vide m'a interpellé, en étant dedans, par les médias, qui constituent tout de même un secteur atypique. En télé, vous avez tous les jours l'audience à 9 heures, tous les matins vous avez le résultat de votre action. C'est différent du travail d'un laboratoire par exemple, dont le travail est évalué sur le long terme. J'ai donc voulu prendre un pas de côté par rapport à ce mode de pensée et de réfléchir, un peu à côté. Dans Un homme qui dort, Georges Perec décrit un étudiant qui n'étudie plus et qui reste dans sa chambre de 7 m2 carré avec une bassine rose, la seule couleur du livre, et il finit dans un état pathologique grave car il ne fait plus rien du tout. Perec considère que cet homme est une huître et qu'il est dans une impasse totale. Inversement, vous avez L'Homme pressé de Paul Morand, où Pierre Niox va tellement vite qu'il en meurt. La vie est entre les deux. Mon livre n'est pas un guide de l'inaction, de ne rien faire, mais plus une recherche d'équilibre. Comme le dit Pascal, l'homme est incapable d'accepter totalement l'ennui, on est incapable de demeurer complètement en repos.

Vous dénoncez cette société qui va « vite », mais l'instantanéité n'a-t-elle donc pas de vertus ?

L'instant a des vertus. L'art par exemple se situe dans l'instant, le jaillissement, souvent, dans l'intuition. L'instant, c'est la fulgurance. Profiter de l'instant présent, c'est la caractérisation du bien-être, de l'hédonisme. On est beaucoup dans ce culte de l'instant. Est-ce qu'il aide à préparer l'avenir ? Moi je ne crois pas. Je pense qu'il faut qu'on se projette sur le long terme, c'est le rôle des entreprises, des médias, de l'État de nous protéger de la vitesse des marchés, de la société, de se projeter sur le long terme.

Pour une carrière individuelle, vous avez pourtant été dans l'instant, vous avez beaucoup travaillé, donné… Comment pouvez-vous imaginer ne pas être dans l'instant pour réussir une telle carrière ?

Je distingue le monde professionnel de la vie personnelle. Je crois à une certaine étanchéité, à une déconnexion dans la vie personnelle, de prendre son temps, de se retrouver face à soi-même. Le temps de l'écriture sert à ça. Après, quand on est au boulot, on est au boulot. J'ai un travail qui demande de la réactivité, qui demande d'être agile, rapide, souple. Mais il y a aussi dans le travail toute une dimension de long terme, dans les enquêtes que l'on propose notamment. Je constate très régulièrement qu'il y a une demande croissante pour du long cours ou une certaine lenteur : nous l'avons vu lors de grandes enquêtes, notamment sur Amazon. Il y a aussi une notion de temps long, même dans les médias et dans le travail qui est le mien.

Vous arrivez dans votre travail, malgré l'accélération de tout, de la montée des exigences de rapidité dans une entreprise, à établir une stratégie allant sur les deux volets, le court et le long terme ?

C'est ça la vie d'entreprise. Il faut être à la fois dans le train de l'actualité et se projeter dans l'avenir. Nous sommes bien sur nos deux jambes : sur l'immédiateté – c'est notre pain quotidien –, sur quel programme on met dans les grilles, être réactif et dans le coup et sur comment on se projette à deux ans d'un point de vue éditorial.

En politique, vous suggérez que le temps long se trouve seulement dans le storytelling. Le temps long de l'action politique ne serait-il aujourd'hui que de façade ?

J'essaie d'être un peu plus fin sur le storytelling : ce n'est pas forcément fabuleux ; ce n'est pas obligatoirement le mal absolu. Le storytelling n'est pas forcément de maquiller la réalité. Il donne un sens, un cap, à une série de réponses d'urgence et d'immédiateté. Il a pour mérite de donner de la chair et d'envelopper une série d'actions qui, à première vue, ne font pas sens juxtaposées. Le storytelling n'est pas forcément de raconter des histoires aux gens. À l'inverse, ça peut être justement d'expliquer comment nous sommes allés d'un point A à un point B : de dresser la liste des mesures prises, expliquant alors une stratégie de long terme. On manque souvent de ça. On dirait qu'il y a des lois qui s'empilent, mais, au final, regardé de bout à bout, le storytelling peut avoir cette vertu de donner du sens, ce qui a le mérite de mettre un contre-feu à l'immédiateté.

L'immédiateté tue-t-elle la politique ?

Je pense que l'immédiateté est subie par les politiques et a imposé de nouveaux modes de conduite politique. S'exprimer tout le temps, montrer qu'on est dans l'action, parler plus vite… Tout cela a changé les comportements des politiques et a donc une influence. Je ne pense pas que ça a un lien sur la qualité du personnel politique, mais le mode d'action a changé. Aujourd'hui, on est obligé d'aller vite. On est obligé d'annoncer que Notre-Dame sera reconstruite très rapidement, par exemple… Cela a commencé avec Nicolas Sarkozy, qui a été le premier à véritablement engager le passage au quinquennat, où à mi-mandat on pense déjà au prochain scrutin. Ça a changé le comportement politique. Nicolas Sarkozy, à l'époque, c'était : un fait divers correspond à une loi… Il a véritablement épousé ce rapport à la vitesse. Ensuite, François Hollande a normalisé son rapport au temps, il n'était pas dans son dépassement ni dans une hyperprésidence. Macron est plus dans une logique de transcendance du temps, considéré comme le maître des horloges. En symbole : sa longue marche allant vers le Louvre, qui était le prélude à un rapport au temps particulier. Je pense que le « donner du temps au temps » de Mitterrand est terminé, mais il y a quand même une volonté de prendre de la distance par rapport au temps.

Aujourd'hui, on n'est pas sur un plateau de télévision sur une chaîne d'information pour dire qu'on n'a pas d'avis, pour dire que c'est compliqué ou faire part d'une pensée consensuelle. Aujourd'hui, le consensus est plutôt ennuyeux.

Vous évoquez la théorie des « fast-thinkers » de Bourdieu, sur la télévision notamment. Qu'aurait-il pensé d'Internet aujourd'hui, selon vous ?

Les « fast-thinkers » se sont renforcés. Avec l'avènement des chaînes d'information, il y a de plus en plus d'éditorialistes, qui donnent leur avis sur tout et partout. La société du « vite », c'est la société du pour et du contre. Nous sommes dans une société brutale où il faut avoir des avis clivants, rapides, où il faut donner des outils au téléspectateur pour qu'il se construise un avis très vite. Aujourd'hui, on ne va pas sur un plateau de télévision sur une chaîne d'information pour dire qu'on n'a pas d'avis, pour dire que c'est compliqué ou faire part d'une pensée consensuelle. Aujourd'hui, le consensus est plutôt ennuyeux.

Comment peut-on exister en n'ayant pas un avis sur tout ?

Je pense que la sphère médiatique passe à côté de certains penseurs qui ne sont pas formatés pour la machine télévisuelle, qui ne sont pas assez dans le pour ou le contre, qui ne vont pas assez vite, qui ne sont pas à même de se défaire de points de vue de chroniqueurs et d'esquiver des balles dans des talk-shows.

Vous qui élaborez des programmes de télévision, quelle est votre solution ?

Le succès des podcasts est assez encourageant, ils laissent le temps. À l'avenir, il y aura plus d'émissions et de programmes qui iront en ce sens. L'audience s'atomisera, il n'y aura pas des millions de téléspectateurs, mais un appétit va se développer, on l'entrevoit aujourd'hui. Et en même temps, il ne faut pas non plus jeter le bébé avec l'eau du bain : ces éditorialistes jouent tout de même un rôle intéressant dans notre société. Ils apportent une grille de lecture sur le monde, du sens, qui n'est pas forcément toujours apporté par les politiques – eux qui doivent toujours parler à l'urgence. Ces fast-thinkers donnent des clés pour comprendre un peu le monde qui nous entoure et pallient d'une certaine manière le manque de sens donné par les politiques.

Comment analysez-vous ce rapport à l'immédiateté au sujet des produits culturels ?

Quand on va au cinéma, on s'évade. Les gens ont besoin de (se) déconnecter. C'est un endroit où on rentre, on échappe à notre quotidien, on voyage, on s'évade et on a le portable en OFF. Pour les séries, on est quand même dans le produit culturel de l'empire du vide. Il y a beaucoup de caractéristiques qui correspondent à l'époque : l'immédiateté dans le scénario, car tout peut se passer grâce à la longueur totale de l'œuvre. La durée, de 40-50 minutes par épisode – ce n'est pas pareil de s'engager dans une série que dans un film de deux heures – et puis il y a ce formatage de la série qui correspond à l'époque, cette espèce d'incomplétude que l'on ressent avec les séries où on a toujours l'impression d'être à la bourre. On a toujours l'impression de rater une autre série. C'est une sorte de rouleau compresseur permanent qu'il n'y a pas avec le cinéma et cela ressemble fortement aux effets pervers de la vitesse et de l'immédiateté. On a une série de retard en permanence. Il y en a 700 nouvelles par an. Au départ on se dit qu'on ne s'engage pas et finalement on fait du binge-watching et on regarde 5 épisodes de suite.

Globalement, en critiquant la vitesse et l'immédiateté, n'avez-vous pas peur de tomber dans une certaine critique du progrès ? Par exemple, avoir des applications pour trouver de bons restaurants, de bonnes activités touristiques dans une ville où l'on se rend, c'est plutôt pratique…

C'est toujours bien d'avoir un petit guide pour aller dans une ville. Ce qui m'a interpellé, c'est d'aller dans une librairie et de ne trouver que de petits guides (les « incontournables en 2 jours ») avec des journées rythmées de parcours interminables qu'il faut commencer à 8 heures, déjeuner à une certaine heure, à tel endroit. Aujourd'hui, on est toujours fatigué, on doit toujours tout faire très vite, tout baliser, tout cocher, il y a un côté épuisant. C'est pareil pour les débats à la télé, ça crée de la polémique et de la fatigue, on ressort toujours essoré de tout ça. A contrario, un livre comme La Panthère des neiges de Sylvain Tesson, éloge de l'immobilité, de la lenteur, de l'affût, est un peu le contrepoint de toute cette vitesse et de ce monde éreintant de l'immédiateté.

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Pour ce qui est de la télévision, est-ce que les téléspectateurs ne finiront pas par arrêter de tomber dans le panneau du happening de certains intervenants, de ce que vous décrivez comme le « marketing de l'instant » ?

Aujourd'hui, vous avez une telle profusion de contenus, des plateformes, des contenus sur les réseaux, etc. Il faut réussir à émerger dans ce paysage audiovisuel. Et il existe une sorte de marché de l'attention où il faut réussir à apporter le « focus » sur votre programme. Il faut évidemment ces bons clients, ça peut être Fabrice Luchini, Jamel Debbouze, des gens qui font un peu dérailler votre émission. Pour l'instant, les gens s'attendent à voir du Luchini quand il est invité. C'est ce que dit Sartre sur la mauvaise foi : il prend l'exemple du garçon de café. Celui-ci surjoue son rôle et, à la fin, on ne sait plus qui il est réellement. Luchini, lui, se condamne à être Luchini un peu de la même manière et les gens viennent, ou ne viennent pas, mais savent ce qu'ils auront. S'il ne fait pas son numéro, on se dira qu'il est en méforme, qu'il ne va pas bien… Si le public se lasse, il changera de chaîne. À titre personnel, je suis très client.

Ce qui me gêne n'est pas le rire, mais plutôt l'encastrement entre le rire et le sérieux. Aujourd'hui on mélange les deux et on perd un peu de vue le sérieux.

À propos de la présence d'humoristes dans les médias : « L'excès de dérision nuit à la démocratie », a déclaré Frédéric Beigbeder dans un entretien au Point. Y en a-t-il trop ?

Je trouve que le propos de Beigbeder est excessif. Après, il stigmatise la problématique du rire dont on débat depuis des dizaines d'années. Aujourd'hui, il faut réussir à émerger, à percuter très vite. Le rire c'est immédiat, vous riez tout de suite. C'est pour ça qu'il y en a autant, parce que ça crée du buzz, du relief, et vous arrivez à distinguer votre média avec du rire. Ce n'est pas une thématique très nouvelle, ça accompagne l'essor du stand-up, cette idée de faire rire toutes les 9 secondes, ou si vous ne riez pas au bout de ce temps-là, vous êtes mort. Ça accompagne les sketchs très courts qui animent les débuts de soirée. Ce qui me gêne n'est pas le rire, mais plutôt l'encastrement entre le rire et le sérieux. Aujourd'hui on mélange les deux et on perd un peu de vue le sérieux. La question d'Ardisson à Rocard (« Sucer c'est tromper ? » NDLR) à l'époque était symptomatique. On entraîne le public à être addict au rire. La nuance est plus ou moins condamnée, car on habitue le public à rire toutes les quinze minutes.

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Vite ! Les nouvelles tyrannies de l'immédiat. (Éditions Tribune Libre chez Plon)

Vite ! Les nouvelles tyrannies de l'immédiat. (Éditions Tribune Libre chez Plon)