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France

Léonard de Vinci, architecte (secret) du château de Chambord

Le secret de Chambord se dissimulait depuis cinq siècles... dans ses latrines ! C'est en inspectant les fosses d'aisance du palais de François Ier que deux archéologues ont percé le mystère du « plan perdu » de l'édifice. Un plan initial, par la suite abandonné, qui, comme le veut la légende, pourrait avoir été tracé par Léonard de Vinci. De leur première descente, en septembre 1994, dans ces cavités creusées dans les sous-sols de chacune des quatre tours d'enceinte, Dominic Hofbauer et Jean-Sylvain Caillou gardent un souvenir ému. « Nous étions encore étudiants. Je m'étais engagé pour l'été comme gardien avant de reprendre la faculté d'archéologie et, comme je me passionnais pour les souterrains, on m'avait indiqué l'existence de ces latrines », raconte Jean-Sylvain Caillou, aujourd'hui chercheur associé à l'Institut français du Proche-Orient. « Nous sommes descendus un soir avec deux amis. Et nous avons alors été subjugués par le spectacle ! » complète Dominic Hofbauer qui ont cosigné, avec Jean-Sylvain Caillou, un ouvrage qui expose le résultat de leurs recherches*.

En se glissant à travers une trappe étroite, les étudiants d'alors découvrent des salles voûtées au sol jonché de céramiques anciennes. Ils en informent dès le lendemain le service régional d'archéologie et passent les jours suivants à ramasser les débris de vaisselle et les reliefs de repas oubliés depuis l'Ancien Régime. « Des personnes étaient vraisemblablement descendues dans ces lieux avant nous », note Dominic Hofbauer. Comme en témoignent des graffitis sur les murs. L'institutrice du village voisin s'y était ainsi cachée pendant la guerre, lors des combats de la Libération. « De toute évidence, des fouilles sauvages y avaient également été conduites au XIXe », complète Jean-Sylvain Caillou.

Fouilles sauvages

Les deux archéologues en herbe n'en exhument pas moins des pièces étonnantes : des restes de festins. « Des coquilles d'huîtres rôties, des os de grenouille, des crânes de chevreuil qui correspondent à un menu royal de février 1545 », témoigne Dominic Hofbauer. Mais aussi un service de table en porcelaine ayant appartenu au maréchal de Saxe et qui, après restauration, est aujourd'hui exposé au premier étage du château. Mieux ! Ils identifient un couloir muré qui, vite dégagé, les fait déboucher dans une seconde salle, plus petite, condamnée depuis des travaux effectués à la fin du XVIIe siècle. Mais la poursuite de l'exploration coûte cher... et les fouilles sont interrompues pendant plusieurs années, faute de financement. Reprises en 2000, grâce au soutien de l'Association des amis de Chambord et à l'allocation de subventions de la Drac (60 000 euros en tout), elles réservent de nouvelles surprises aux chercheurs. « En effectuant un relevé de la disposition des murs de soutien de l'édifice, nous nous sommes en effet rendu compte que le plan des fondations suivait un schéma hélicoïdal comparable à celui du fameux escalier à double révolution qui fait la notoriété de notre monument », note Isabelle de Gourcuff, à l'époque conservatrice des lieux.

Un plan qui ne correspond pas du tout à celui des bâtiments visibles en surface. Une incongruité qui pose plusieurs questions aux chercheurs ! Pour quelle raison ce plan initial fut-il abandonné ? « Vraisemblablement pour adjoindre à l'édifice une aile destinée à abriter les appartements royaux », explique l'architecte Frédérique Le Bec. « L'ouverture d'une galerie sur la façade intérieure de la cour nécessitait de modifier l'ordonnancement de la tour nord », ajoute Dominic Hofbauer. Et, par conséquent, d'en briser l'harmonie. En fait, ce plan primitif fut peut-être modifié dès la première année du chantier. L'analyse des mortiers a en effet permis aux scientifiques d'établir que les travaux subirent une interruption dès 1520. Comme l'explique Stéphane Büttner, du Centre d'études médiévales d'Auxerre, « le matériau utilisé dans les fondations présente des propriétés que l'on ne retrouve plus par la suite ». Difficile, cependant, de trancher avec certitude en l'absence de témoignages directs des architectes de l'époque. Tous les plans ont été perdus à la Révolution.

Vue cavalière du château de Chambord. La première pierre de l'édifice a été posée en septembre 1519. Une exposition revient actuellement sur l'histoire du monument. 

© CMN

Édifié sur plus d'un siècle (Chambord ne fut achevé qu'en 1680), « le château connut de toute façon une dizaine d'architectes différents », relativise Isabelle de Gourcuff. Il suffit d'observer la façade pour se convaincre que tous n'eurent pas la même vision du projet. Ici, une fenêtre un peu plus longue que les autres devait probablement être, originellement, une porte avant que l'on se ravise. Là, des départs d'arcades laissent envisager un pont, ou un balcon, abandonné par la suite. Impossible, dans ces conditions, de connaître précisément l'intention initiale du premier concepteur de l'édifice. Ni même son identité !

Un dispositif d'aération révolutionnaire

Dominic Hofbauer et Jean-Sylvain Caillou n'en sont pas moins convaincus qu'il s'agissait de Léonard de Vinci. Bien que le savant italien fût mort depuis plusieurs mois lorsque les travaux de Chambord commencèrent, le plan hélicoïdal des fondations leur rappelle la fascination de Léonard pour les dispositifs rotatoires... que l'on retrouve d'ailleurs sur ses croquis d'hélices ou son projet d'hélicoptère. L'hypothèse, déjà formulée par Michel Ranjard, architecte des monuments historiques chargé de la restauration du bâtiment dans les années 1970, faisait sourire hier les spécialistes. La découverte, l'été dernier, d'un conduit d'aération dans la muraille pourrait les faire changer d'avis.

Repéré grâce à l'intervention de l'équipe de Nicolas Florsch, de l'université Pierre-et-Marie-Curie de Paris, qui cherchait à « identifier des cavités secrètes dans les sols et les parois grâce à des capteurs microgravimétriques et des radars », ce système de ventilation figure sur les carnets d'architecture du prodige florentin. Léonard y souligne qu'il doit permettre l'évacuation des gaz provoqués par la fermentation des matières organiques stockées dans ces fosses. Le fait que Chambord soit le premier château d'Europe à être équipé d'un tel système, destiné à éviter les incendies et explosions que ces émanations putrides provoquaient jusqu'alors, constituerait pour nos archéologues la preuve ultime que Léonard en est bien l'auteur.

* Chambord, le projet perdu de 1519, éditions Archea, 64 pages, 2007.

Article initialement paru dans le numéro 1657 du Point en date du 17 juin 2004. Seules ont été mises à jour les biographies des personnes citées.

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