France

Les avocats, perdants ou gagnants de la réforme des retraites ?

Les avocats seront-ils perdants avec la réforme des retraites ? Pour la profession, la réponse ne fait aucun doute. Depuis 15 jours, elle se mobilise dans une grève inédite, entraînant un grand nombre de reports d’audiences un peu partout en France. Les avocats réclament le maintien de leur régime de retraite autonome qui s’appuie sur une pyramide des âges favorable avec quatre actifs pour un retraité.

Mais lors d’une rencontre à Matignon, jeudi 23 janvier au soir, le premier ministre Édouard Philippe leur a confirmé sa volonté de faire passer ce dispositif autonome dans le régime universel de retraite. Une déception pour les avocats.

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Selon eux, cette réforme entraînerait une augmentation de 100 % du taux de cotisations (de 14 % à 28 %) pour les avocats dont les revenus sont inférieurs à 41 000 € par an. Quant à la pension minimale mensuelle versée à chaque avocat retraité, elle passerait de 1 416 € à 1 000 €, selon le Conseil national des barreaux (CNB). Autant de chiffres que martèlent les avocats grévistes en évoquant même, à terme, le spectre de la disparition de certains petits cabinets.

Un pavé dans la mare

Mais le 13 janvier, le quotidien Les Échos a jeté un pavé dans la mare en affirmant que la réforme réservait en fait plutôt « une bonne surprise » à la profession. En se fondant sur une étude « confidentielle » commandée au cabinet Ernest Young (EY) par le CNB lui-même, le journal économique expliquait que la réforme allait entraîner, entre 2025 et 2045, une hausse des cotisations de seulement 7 points et une hausse des pensions de 20 %. Bref, de quoi relativiser le discours très sombre des avocats.

Sur le coup, on a donc pu se demander si le CNB ne s’était pas tiré une balle dans le pied en commandant cette étude qui a fini par « fuiter » dans la presse. Le cabinet de conseil s’est-il fait remonter les bretelles ? Le CNB lui a-t-il demandé de revoir sa copie ? « En aucune façon », répond-on au siège de l’instance. « Les chiffres, qui sont sortis, étaient issus d’un document de travail intermédiaire. Nous avons reçu le 15 janvier la version définitive et plus complète du cabinet EY », ajoute-t-on en précisant surtout que la mission du cabinet était de travailler à partir d’un « cas-type » fourni en octobre par le Haut-Commissariat à la réforme des retraites : celui d’un avocat, François, né en 2001 et ayant commencé sa carrière à 23 ans à la fin de l’année 2024 en tant qu’avocat libéral, avec un revenu de 41 000 € par an.

C’est à partir de ce cas-type, mais avec un revenu annuel de 43 000 €, qu’a planché le cabinet EY. Selon ses calculs, les cotisations de François devraient augmenter de 55 % entre 2025 et 2045. « Le taux de cotisation passera de 16 % à 25 % », précise le CNB. Selon l’étude, les pensions des avocats, dans la même situation que François augmenteraient bel et bien avec la réforme, la hausse étant estimée à + 25 % entre 2025 et 2045.

Un cas-type déconnecté de la réalité

Mais au CNB, on souligne que ce cas-type ne correspond pas à la réalité du métier. « Ce fameux François commence sa carrière à 23 ans. Or, les avocats prêtent serment en moyenne entre 28 et 29 ans. En 2018, parmi tous les avocats ayant prêté serment, aucun n’avait moins de 24 ans. Le cas-type est forcément plus favorable puisque François cotise en moyenne 5 ans de plus que ses collègues de la vraie vie », précise Me Christiane Féral-Schuhl, présidente du CNB.

Elle ajoute que, très peu d’avocats en début de carrière gagnent comme François plus de 40 000 € par an. Le CNB a donc demandé au cabinet EY de plancher sur le cas des 37,5 % des avocats qui gagnent moins de 30 000 € par an. Dans ce cas, avec le régime universel, les cotisations progresseraient de 54 % et la pension n’augmenterait pas. Enfin pour les 25 % des avocats ayant un revenu annuel inférieur à 23 000 €, les cotisations augmenteraient de 40 % et les pensions baisseraient de 14 %.

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C’est avec ces chiffres que les responsables du CNB ont rencontré Édouard Philippe, jeudi 23 janvier. Une réunion qui n’a pas permis de débloquer la situation. À son issue, le premier ministre a indiqué dans un communiqué que « les avocats pourront bénéficier, avec le système universel, de pensions plus élevées » que dans leur régime actuel. « Matignon reste bloqué sur le cas largement fictif du fameux François, sans dire que, même dans ce cas, les cotisations vont augmenter de 55 %. Et sans rien dire non plus de la situation de très nombreux confrères, gagnant moins de 30 000 € par an, qui seront très largement perdants », soupire Me Féral-Schuhl en ajoutant qu’une assemblée générale, samedi 25 janvier, décidera de la suite du mouvement.