France

Les vignerons français ne trinquent pas à la santé de Donald Trump

Au domaine Serge Laloue, une propriété viticole de la vallée de la Loire, trois palettes de cartons de vin sont prêtes à partir aux Etats-Unis. Une adresse dans la banlieue de Boston, "Haverhill, MA", barre en grosses lettres une étiquette verte. "Le vin de Sancerre se vend très bien aux Etats-Unis", confie la propriétaire, Christine Laloue. 

Pourtant, comme la plupart des viticulteurs français, elle n’a pas digéré le coup de massue reçu mi-octobre 2019 lorsque l’administration Trump a appliqué "brutalement" un droit de douane de 25% sur les vins français en bouteille, non effervescents, de moins de 14 degrés, risquant de faire grimper les prix pour les consommateurs. 

L’épisode a choqué Serge Laloue. Fin septembre, un chargement de son vin avait quitté la France en bateau pour les Etats-Unis à un tarif négocié. A l’arrivée au port, le 18 octobre, premier jour d’application de la nouvelle taxe douanière américaine, son prix avait pris 25% de plus.

Un souvenir "aberrant" pour la viticultrice : "Les relations commerciales, ça ne peut pas être ça", s’insurge-t-elle, "personne ne peut travailler dans ces conditions-là".

Ventes torpillées

La taxe, combinée à la pandémie de Covid-19, a torpillé les ventes : les importations américaines de vins français ont chuté de 50% sur les dix premiers mois de 2020, selon la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux français (FEVS).

Sur l’année, la Fédération estime le manque à gagner à plus de 500 millions de dollars. Un coup dur : les Etats-Unis sont le premier pays de consommation des vins français, hors France. 

Les vignerons hexagonaux estiment être les "victimes collatérales" d’un conflit qui ne les regarde pas, souligne Aurore Dezat, également viticultrice dans le Cher, au Domaine des Chasseignes.La taxe, appliquée en rétorsion à un conflit commercial portant sur le niveau des aides publiques, concernait en effet Airbus et Boeing.

En Europe, les vins allemands, espagnols et anglais ont aussi été ciblés par Washington, qui a ainsi "puni" la viticulture des quatre pays fondateurs d’Airbus. De même que les producteurs d’huile d’olive espagnols, de fromage italiens, et de whisky britanniques. Une taxe de 15% frappe aussi avions et pièces aéronautiques européennes.

"La taxe crée de l’incertitude, car elle est renégociée tous les six mois, et à chaque fois, on ne sait pas du tout à quelle sauce on va être mangé. Cela crée de l’incertitude sur les embauches, les investissements, la vie du domaine en général. C’est assez compliqué et on tremble chaque fois que la date arrive", ajoute Mme Dezat, qui vend 60% de son vin aux Etats-Unis.

Pour faire face, certains se sont mis à exporter leur vin en vrac, par bateau, car ainsi, il n’est pas soumis aux taxes. 

"Laisser partir du vin en vrac pour être mis en bouteille aux Etats-Unis, franchement c’est une hérésie", s’énerve Christine Laloue. "La mise en bouteille, notamment du Sancerre, est une opération fondamentale pour la qualité du vin".

"Perdant-perdant"

En parvenant à "diviser les pays européens entre eux" Trump, réputé ne pas boire d’alcool lui-même, "a gagné" la partie, se désole un expert viticole français. Néanmoins, après un an de pénitence, le dégel est peut-être amorcé.

L’OMC, qui avait autorisé Washington à taxer des produits européens à hauteur de 7 milliards de dollars par an, vient en effet d’autoriser à son tour l’Union européenne à prendre aussi des mesures de rétorsion contre les Etats-Unis pour ses aides publiques à Boeing, à hauteur de 4 milliards de dollars par an.

Dans cette perspective, l’Europe a déjà dressé une liste de produits qui pourraient être taxés: avions de ligne produits aux Etats-Unis, tracteurs, patate douce, arachides, jus d’orange congelé, tabac, ketchup ou encore saumon du Pacifique, selon une liste actualisée.

Même s’ils ne trinquent pas à la santé de Trump, les viticulteurs français ne souhaitent pas pour autant que l’Europe fasse monter les enchères, et taxe à son tour les vins américains.

"Pour nous les taxes, qu’elles soient d’un côté ou l’autre de l’Atlantique, c’est perdant-perdant", explique un responsable des exportateurs viticoles qui requiert l’anonymat. "Nous appelons à ce que UE et USA négocient, et dans l’intervalle, nous demandons une suspension des droits de douane américains en vigueur". 

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