France

Maylis de Kerangal : « Une voix devenue humaine »

Dans une contribution au « Monde des livres », l’écrivaine parle de ce que notre voix fait entendre, et qui est, également, la trace rémanente de notre animalité.

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[Le Forum philo Le Monde Le Mans, prévu les 8 et 9 novembre sur le thème « Etre humain? », est reporté en raison du confinement.]

Contribution. Etrangement, bien plus qu’une photo ou tout autre souvenir qui me ferait voir leur visage, c’est en gardant à l’oreille la voix des morts que j’ai aimés que je les tiens présents en moi. Je la rappelle et ils se réimposent, résorbés tout entiers dans son « grain », dans la vibration singulière que leurs cordes vocales émettaient dans l’atmosphère, dans les intonations, le timbre, le rythme de leur parole, et ils perdurent, uniques au monde.

Il existe autant de voix que d’humains sur terre, soit plus de sept milliards et demi, des voix distinctes, à l’instar des empreintes digitales. Pour autant, si toutes sont différentes – on parle ainsi de signature vocale –, ces voix ont un passé commun, elles partagent une histoire commune : chacune « raconte » l’extraordinaire développement de la voix humaine au cours de l’évolution, depuis les borborygmes et hurlements des premiers primates au langage articulé à l’œuvre dans les milliers de langues parlées dans le monde. Une mutation par laquelle la voix s’est perfectionnée, afin de transmettre les informations, les savoirs, les émotions, mais aussi les histoires, les fictions et les poèmes qui ont permis aux humains de survivre, et de vivre en société.

On dénie la voix à l’animal

La voix est donc devenue humaine. De fait, on la dénie à l’animal qui, lui, fait tout sauf parler, mais grisolle, coucouanne, grouine, feule, turlutte, barète, cageole, jabote ou chicotte – lexique d’une richesse troublante qui restitue à chaque animal, comme une moindre des choses, la spécificité de sa manifestation vocale. Pourtant, les études sur la vocalisation animale montrent que nous ne sommes pas les seuls mammifères à produire des sons complexes, à devoir les apprendre pour interagir en société, appeler, répondre, alerter, séduire, se reconnaître. Dauphins ou chauves-souris passent également par des phases d’apprentissage. Et il existe toutes sortes de parallèles entre notre façon de parler et le chant des oiseaux – ainsi c’est l’air filtré par notre larynx qui produit la voix humaine ; de même, les oiseaux chantent quand l’air touche leurs cordes vocales supérieures après avoir traversé leur syrinx.

Lire aussi, sur « Un monde à portée de main » (2018) :

L’humain se prévaut ainsi de la voix comme d’un « propre de l’homme ». Soit. Mais ce que notre voix fait entendre, c’est aussi la trace rémanente de notre animalité : « La voix enracine l’homme dans l’animalité et, d’autre part, constitue la rupture radicale avec le monde animal », écrit le philosophe Herman Parret. L’une des traces de cette imbrication de l’animal et de l’humain dans notre voix, par exemple, est le cri. Celui que nous avons poussé en entrant dans la vie, le cri primal, et celui qui nous échappe encore, incontrôlable, quand pourtant seuls les humains contrôlent volontairement la nature de leurs émissions vocales. Cri de frayeur, cri d’excitation, cri de désespoir, cri de colère, le cri est ce qui fait se croiser en nous l’humain et l’animal. Un cri parfois si violent qu’il peut conduire au forçage vocal, et briser la voix, nous rappelant alors combien elle est humaine justement, c’est-à-dire non pas puissante, performante, évoluée, mais vulnérable, et inestimable, car si proche d’être réduite au silence.

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