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France

Montpellier : épuisés par le quotidien, directeurs et directrices d'école témoignent

Tâches administratives à n’en plus finir, dédoublement des classes, promesse d’une école inclusive… Ils sont bien seuls pour mener la barque, les chefs d’établissement du primaire.

Elle dirige l’école Léo-Malet, à Celleneuve, depuis cinq ans, travaille dans le quartier depuis quinze ans. En zone Rep +, elle est chargée de piloter 16 classes et une Ulis, soit 290 élèves. "La taille d’un petit collège, avec une seule personne pour tout gérer", résume Catherine Serrano.

Concierge, CPE, secrétaire, assistance sociale, "je fais tout ce travail-là… Ah, je suis la portière aussi", ajoute-elle en sortant à toute vitesse de son bureau pour aller ouvrir la porte à un élève. Une course jusqu’au portail, qu’elle répétera cinq fois au cours de l’entretien, sans compter les appels téléphoniques.

"Avant, j’avais une aide administrative, en contrat aidé. Ce poste a été supprimé il y a deux ans, sous prétexte de mettre le budget dans le dispositif de l’inclusion, et de recruter des AVS (auxiliaires de vie scolaire). Mais ces deux aides n’ont juste rien à voir."

Laurent Noé, coordonnateur de l’école du socle pour l’académie

Suite au suicide de Christine Renon, des discussions sont-elles ouvertes dans notre académie ?

Dans chaque circonscription, les inspecteurs de l’Éducation nationale vont proposer des réunions en petits groupes avec tous les directeurs qui le souhaitent, pour écouter ce qu’ils ont à dire sur leurs missions ainsi que leurs propositions de modifications. L’essentiel des réunions a lieu en décembre. En parallèle, une consultation anonyme, mise en place par le ministère, est ouverte pour l’ensemble des directeurs.

Quel est le but de ces démarches ?

Le but est de libérer la parole des directeurs, de mettre les sujets sur la table afin de voir ce que l’on peut faire pour alléger leurs tâches. L’idée est de se dire les choses de manière horizontale, de recueillir la parole la plus sincère, sans pression.

En tant qu’inspecteur, quel regard portez-vous sur leur quotidien ?

Les situations sont très diverses. Certains directeurs me disent qu’ils sont pleinement heureux, d’autres formulent de la complexité. Tout change dans les écoles, car tout change dans la société. Les directeurs sont impliqués dans de nombreux domaines, dont la sécurité. Des dimensions se sont ajoutées à leurs missions. Elles méritent que l’on clarifie comment on peut les aider. Selon les situations, on a de petites voire de grandes choses à changer.

"Tout est de la bidouille"

À la tête d’une équipe de 19 enseignants, 6 AVS, des agents, des membres du Rased, deux maîtres spécialisés, Catherine Serrano ne possède "aucun outil pour gérer les plannings, les absences. Tout est de la bidouille. Je fais tout à la main. Une aide administrative est nécessaire", affirme celle qui doit composer avec les entrées et sorties d’élèves qui se rendent pour la plupart chez l’orthophoniste, sur le temps scolaire.

Assistante sociale, psychologue, la directrice revêt de multiples casquettes, sans y être formée et sans personne pour l’épauler. Elle se retrouve régulièrement avec des situations alarmantes à gérer : des parents qui perdent leur logement, des violences, des problèmes de soins chez les enfants, sans aucun relais sur place.

Le ministère prend des mesures

Le ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, Jean-Michel Blanquer, a lancé des premières mesures visant "à alléger et simplifier le travail des directeurs d’école." Parmi celles-ci, une journée supplémentaire de décharge a été allouée à tous les directeurs sur la période novembre-décembre 2019 ; un questionnaire leur a été adressé ; des groupes départementaux de consultation et de suivi ont été mis en place… Suite à cette consultation et à la réunion avec les partenaires sociaux du 17 décembre, le ministre pourrait annoncer une série de mesures complémentaires pour alléger le travail des directeurs.

"Elle a décrit ce que l’on connaît tous"

"Normalement, les missions d’un directeur sont à un tiers le pilotage pédagogique des équipes, un tiers le fonctionnement de l’école et la gestion des équipements, et un tiers la relation avec les familles." Forcément frustrée sur la partie pédagogique, les autres missions prenant beaucoup d’énergie, la directrice de l’école de Celleneuve a la désagréable impression de "ne rien mener à bout. La tâche est aussi devenue plus ardue avec le dédoublement des CP et CE1, qui a créé des classes supplémentaires. De façon générale, l’organisation s’est complexifiée."

Pour ne pas se retrouver sous l’eau, Catherine revient le mercredi matin ou le week-end, la seule occasion qu’elle a trouvé pour avoir des moments de tranquillité. Dans cette tempête quotidienne, son expérience l’aide à se préserver, son équipe à tenir le coup : "Je ne me sens pas seule. On se soutient et on arrive à mener de super projets. Je rame, je suis bien essorée mais je ne suis pas en souffrance. La mission prend tout son sens car le travail fourni est extrêmement utile et les élèves vont bien."

Quand elle a appris le suicide de Christine Renon, directrice de maternelle à Pantin (Seine-Saint-Denis), Catherine Serrano a lu sa lettre et a tout de suite été touchée par la justesse des propos : "Elle a décrit ce que l’on connaît tous." Dans son rêve d’école idéale, la directrice de Léo-Malet aimerait le retour d’aides pour le fonctionnement des établissements scolaires. "On pourrait alors se concentrer sur la réussite des élèves, leur désir d’apprendre et de continuer à venir et aimer l’école."

"Je me sens tout seul à gérer trop de choses", le témoignage d'un directeur d'école

"L’histoire de Christine Renon m’a plombé, car c’est ce que je vis. Ça a été très compliqué pour moi d’aller à l’école après." Paul (*), qui tient à rester anonyme, dirige deux écoles, maternelle et primaire, à Montpellier, depuis cinq ans.

470 élèves au total. Au départ, lui qui aimait enseigner a eu envie de devenir directeur pour "aider les enseignants et les élèves". Aujourd’hui, constamment sollicité pour un rien – "un manteau perdu, un mot malencontreux d’un enfant à un autre, les parents qui s’emmêlent, de gros conflits pour des broutilles" -, il est usé.

Malgré la bonne entente avec l’équipe enseignante, le poids de la mission est "très lourd à porter". À tel point qu’il se demande, depuis cinq ans, s’il va partir. "Je fais le portier, l’infirmier, je gère les plannings sans logiciel. Le tout pour 2 600 €, primes comprises, et avec 20 ans d’ancienneté. Au collège, les directeurs gagnent le double." Le manque de considération est l’un des points qui le contrarie le plus : "Je me suis fait menacer de mort par un parent. Je suis allé au commissariat… J’ai informé ma hiérarchie et j’ai eu l’impression que l’institution n’en avait rien à faire." 

Paul peine aussi de plus en plus à trouver des satisfactions dans son quotidien : "Celles qui me font rester sont d’avoir réussi à protéger des enfants maltraités et, après avoir détecté un handicap chez des enfants, de les avoir orientés pour les amener le plus loin possible". Afin que les directeurs d’école puissent avoir un avenir plus serein, "il faudrait tous les décharger de leur classe et leur donner un adjoint administratif".

(*) Le prénom a été modifié.

Le statut du directeur d’école est à revoir pour Alexandra Seone.
Le statut du directeur d’école est à revoir pour Alexandra Seone. - MIDI LIBRE - L. Z
 

Alexandra Seoane : "Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin"

Elle est d’un naturel, pétillant, joyeux, ça saute aux yeux. Sur les murs de son bureau, des petits mots du type “Alexandra, une directrice qui déchire” et des photos avec l’équipe enseignante où tout le monde a l’air de bien s’amuser. Alexandra Seoane, qui "rêvait d’être instit’ à 6 ans", est désormais directrice.

Depuis dix ans, elle pilote l’école Olympe-de-Gouges. Depuis trois, elle est déchargée à temps plein, c’est-à-dire qu’elle n’a plus de classe. "On s’excuserait presque d’être déchargée alors que directrice est un boulot à temps plein. On n’a vraiment pas le temps de glander et on est en première ligne tout le temps." 

Si Alexandra trouve son métier "formidable", le suicide de la directrice de Pantin l’a pas mal perturbée. "C’est un poste dans lequel on est seul. Il faut être en forme tout le temps car on compte sur nous et si on est dépassé, on ne va pas le dire, reconnaîtelle en ajoutant : Pour moi, tout va bien, je m’y épanouis !" 

Les tâches administratives se sont toutefois multipliées depuis ses débuts. Les AVS, dix dans son école, représentent une équipe supplémentaire à gérer. Les enfants avec troubles de l’attention, hyperactivité, autisme sont aussi "de plus en plus nombreux. Les parents ont aussi de plus en plus besoin d’être guidés et c’est toujours tout de suite, dans l’urgence." 

Face à toutes ses tâches, Alexandra se dit qu’il y a vraiment un problème de statut du directeur d’école. "Comparé à un principal de collège, notre salaire est très inégal alors que nous avons le même diplôme. Et on ne parle pas des heures supplémentaires non payées."

Le sentiment d’être utile, de servir de former les citoyens de demain, d’inculquer des valeurs aux enfants, remplit Alexandra Seone. Malgré les difficultés, son naturel optimiste, sa vie personnelle heureuse lui permettent d’avancer, main dans la main avec son équipe. "Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin", a-t-elle affiché sur la porte de son bureau.

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