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France

Nouveau bac : hypocrisie et marchandisation, les raisons de la colère

Alors qu'il y a quelques jours encore le Président faisait le vœu pieux à la nation d'un "travail qui paie mieux", la session 2020 des examens du secondaire sonnera le tocsin d'un travail qui paiera outrageusement moins. Sacrifié sur l'autel d'un désir de rénovation masquant sans doute la propension chronique à dépecer le mammouth à défaut de pouvoir le dégraisser, feu le baccalauréat devient un examen spectral qui tente de se faire ignorer. Cachées derrière l'acronyme abscons des E3C, les épreuves habilitées à s'y substituer ont en effet tout de l'examen sauf le nom. En jouant de l’ambiguïté et de la paronomase, ces Épreuves Communes de Contrôle Continu imposent à l'opinion publique une confusion qui tend à assimiler une épreuve en cours de formation - à une date donnée, avec des sujets imposés, et pour l'ensemble d'une même cohorte de lycéens dans l'hexagone -, à un contrôle continu qui viendrait s'incarner dans la moyenne des notes de l'année, indépendamment d'une quelconque mise en cohérence des attendus et des résultats, si ce n'est celle de l'appréciation holistique du professeur de l'élève pendant l'année.

La question de la rémunération

D'aucuns penseront que cette antinomie pédagogique a peu d'incidence, ou argueront de la bonne foi des oligarques à l'initiative de cette appellation équivoque dont seul le corps professoral serait à même de mesurer la nuance et la portée. Or, il ne s'agit pas ici de se réfugier derrière un jargon didactique pour souligner de quelconques errements sémantiques, mais de décrier un arbitrage unilatéral qui aboutit à des indemnités de correction d'examens incertaines et a priori dérisoires : un filon pour tout orpailleur parcimonieux désireux de thésauriser.

Les correcteurs, qui aspiraient ingénument au maintien des rémunérations jusque-là en vigueur, auront désormais vocation à effectuer cette mission sur deux niveaux, en sus des temps d'enseignement, et à raison de deux fois l'an, en lieu et place des créneaux de fin d'année jusqu'alors libérés pour cette tâche institutionnelle et pour l'harmonisation qu'elle requiert. Il est en outre prévu que ce travail, ramené au rang de corvée gracieuse, puisse se dématérialiser et prendre appui sur des copies qui n'en seront plus, puisque, comble de l'ironie, l'État a innocemment investi les fonds publics dans un matériel haut de gamme destiné à numériser à la chaîne l'intégralité des copies des élèves-candidats. Ce sont donc ces supports rendus impalpables et virtuels que les enseignants se devront de corriger, en leur âme et conscience, sur la marge de leur temps de "désœuvrement", depuis la matérialité pourtant bien tangible de leur personal computer ; et dans la probité et la circonspection qu'exige néanmoins cette tâche dorénavant dénuée de tout lucre.

Ce qui ne peut véritablement qu'interpeller, et qui pose indubitablement question, est le clientélisme malséant que laisse entrevoir une telle redistribution des carte

Indépendamment du jeu de dupe relatif à ces considérations financières et somme toute éthiques, sans doute le sacro-saint baccalauréat devenait-il obsolète. Sans doute cet examen séculaire s'avérait-il désincarné mis en regard des attendus dictés par les études supérieures, soucieuses d'asseoir leur adéquation pragmatique à un marché du travail de plus en plus exigeant. Sans doute la refonte des sections généralistes, et leur indexation aux profils, aux projets, et aux appétences des élèves indépendamment des carcans sous-jacents qu'induisaient les pôles littéraires, scientifiques, ou économiques, imposait-elle un réaménagement complet des modalités d'évaluation. Là n'est pas le débat. Ce qui ne peut véritablement qu'interpeller, et qui pose indubitablement question, est le clientélisme malséant que laisse entrevoir une telle redistribution des cartes.

Sans aller jusqu'à l'envisager comme l'expression réincarnée d'un népotisme hors-d'âge, comment redéfinir la relation qui place dorénavant la nécessaire impartialité enseignante dans l'inconfortable posture d'être à la fois juge, parti, et prospective de son propre enseignement ? Comment s'extirper de l’exégèse faussée qu'induirait la probable ingérence des familles dans l'appréciation des critères de sélection listés par Parcoursup ? Comment s'absoudre du sceau anxiogène qui vient frapper le réflexe pavlovien que dicte déjà cette implacable mécanique? Et que penser des disparités qu'impliquerait l’étalonnage fallacieux des notes à l'aulne de ce sésame impérieux et tranchant vers le supérieur ? Eu égard à ces questionnements sur la redéfinition de ces parcours de réussite, et au-delà de la relation de confiance qui devrait légitimement nourrir les liens entre le corps professoral, les élèves et leurs familles, ce sont bel et bien les fondements de l'intégrité déontologique d'un système qui sont en jeu.

Non, le nouveau bac n'aura pas le même éclat ni la même valeur qu'il soit obtenu à Gonesse, Marignane, Bressuire ou Henri IV.

Est-ce faire preuve d'outrecuidance que de balayer d'un revers de main les velléités égalitaristes portées haut et fort en corrélat de l'application de ces parcours d'apprentissage rénovés ? La réponse tient vraisemblablement dans la question et dans la défiance qui naîtra de l'onomastique du lieu d'obtention du précieux examen. Car non, le nouveau bac n'aura pas le même éclat ni la même valeur qu'il soit obtenu à Gonesse, Marignane, Bressuire ou Henri IV. De surcroît, que penser de la redistribution de la cartographie des formations, si ce n'est qu'elle fait la part belle aux établissements privés, moins contraints dans leurs renoncements, et moins exposés aux suppressions de postes et à la baisse drastique des taux d'encadrement. Car c'est bien l'obsession magnifiée de la réduction des coûts et de la rentabilité outrancière, qui met en péril le bien-fondé d'une école qui se targue de mettre au cœur de ses prérogatives l'élève dans sa singularité, quand on sait que le seul moyen de surnager dans la nasse de classes surchargées se limite à ingérer à loisir un enseignement dogmatique et frontal.

À bien des égards, au même titre que la politique, et n'en déplaise aux âmes consuméristes convaincues, la pédagogie a vocation à demeurer une science imparfaite et inexacte, départie des créances d’apothicaire et des garanties contractuelles de réussite qu’on souhaiterait lui imputer. À ce titre, les seuls bénéfices qu'on devrait lui connaître ne sauraient sortir du giron non-quantifiable de l'éveil intellectuel, du façonnement non-comptable de l'esprit critique empreint d'humilité et de respect, de l'ouverture culturelle qui se nourrit de l’altérité, et de l'épanouissement du libre arbitre, sans prosélytisme aucun. Les circonstances aidant, il est donc temps que les instances réaffirment leur souci de se prévaloir de toute dérive mercantiliste et obséquieuse, qui ne pourrait aboutir qu'au démantèlement par le menu du Service Public d'Éducation. Indépendamment du rejet massif clamé sans détour à l’encontre du projet de réforme des retraites, c’est aussi et en premier lieu cet arrière-fond insidieux, et cette collusion d’intérêts nauséeux, que porte la désapprobation enseignante exprimée par la rue.

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