France

Pesticides. « Nous sommes en amont d’un nouveau scandale sanitaire »

Tribune. 450 scientifiques demandent l’arrêt de l’usage des pesticides SDHI en milieu ouvert 

Après deux ans d’échanges sur les pesticides SDHI [pour succinate dehydrogenase inhibitor, « inhibiteurs de la succinate déshydrogénase »] avec des parlementaires de l’Assemblée nationale et du Sénat, les autorités sanitaires (l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, Anses), des parties prenantes du monde agricole conventionnel (FNSEA, UIPP) et des associations de protection de la nature (Coquelicots, Pollinis, Générations Futures), de nouvelles données scientifiques sont récemment publiées qui font suite à trois décennies de recherches et renforcent notre grande inquiétude sur l’usage de ces pesticides. Outre les dégâts considérables des pesticides sur la biodiversité, ces données laissent prévoir le risque additionnel chez l’homme d’une catastrophe sanitaire liée à leur usage.

Les SDHI inhibent la succinate déshydrogénase, également appelée complexe II de la chaîne respiratoire des mitochondries. La chaîne respiratoire, qui comporte cinq complexes, est indispensable à la production d’énergie et donc à la survie de toute cellule. Contrairement à leur désignation commerciale trompeuse de « fongicides », ces études montrent que les SDHI n’ont aucune spécificité, ni d’espèce (ils inhibent toutes les SDH testées, quelle qu’en soit l’origine, depuis les champignons jusqu’à l’homme), ni de complexe (les SDHI de dernière génération inhibent aussi le complexe III de la chaîne respiratoire des mitochondries).

Elles montrent aussi que les tests réglementaires sont systématiquement effectués dans des conditions qui masquent la toxicité cellulaire des SDHI, et sont donc largement inadaptés. Enfin, ces travaux montrent que la toxicité des SDHI est aggravée en cas de dysfonctionnements mitochondriaux, même partiels, tels que ceux constatés dans de nombreuses maladies humaines. Ces données ont été mises à la disposition de l’Anses, qui est restée sourde à cette argumentation scientifique.

Face à l’urgence imposée par le déclin sans précédent de la biodiversité désormais indiscutable et pour lequel les spécialistes s’accordent à attribuer aux pesticides un rôle prépondérant, l’Anses ne semble pas même être préoccupée du rôle démontré in vivo des SDHI sur nombre d’espèces animales.

Pour une fois, l’alerte pour la santé humaine a été lancée en amont d’une potentielle catastrophe sanitaire. Cette alerte a été récemment relayée par le CNRS et validée par la commission nationale Déontologie et alertes en santé publique et environnement. Mais, il est opposé de facto par l’Anses qu’en absence de victimes identifiées rien ne justifierait de s’inquiéter. Des précédents existent pourtant qui ont contraint au retrait de substances visant aux mêmes doses de façon très similaire la respiration cellulaire à travers les mitochondries. C’est le cas de la roténone et du paraquat, inhibiteurs du complexe I de la chaîne respiratoire.

Tout cela est intervenu malgré des années de tests réglementaires rassurants et des paroles lénifiantes. De fait, comment justifier que l’Anses reste figée dans des procédures réglementaires qui ne prennent pas en compte plusieurs dizaines d’années de données scientifiques et se contente de demander toujours plus d’études supplémentaires. Ce déni des données scientifiques déjà existantes intervient alors que celles-ci placent objectivement les SDHI très haut dans l’échelle de la toxicité des pesticides, requérant d’appliquer le principe de précaution figurant dans la constitution, principe auquel l’Anses devrait se sentir tenue.

Dans un tel contexte, notre regard de scientifiques et de médecins nous conduit à en appeler à nos élus, maires, députés, sénateurs, et à toute institution concernée, pour mettre en œuvre au plus vite l’arrêt de l’usage des SDHI en milieu ouvert.

Génétitien, directeur de recherche au CNRS

SDHI ? Le sigle est barbare, les conséquences sur les êtres vivants pourraient l’être tout autant. Depuis deux ans, ces inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHI), massivement utilisés contre les moisissures sur les cultures, sont au cœur d’une controverse. En 2018, le généticien Pierre Rustin, directeur de recherche au CNRS et responsable d’une unité de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), sonne l’alerte avec huit autres scientifiques et pose une série de questions à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation. L’Anses, qui a autorisé leur mise sur le marché en 2013, nomme un comité d’expert qui tranche en janvier 2019 : pas de raison de les interdire. En novembre, l’Anses infléchit sa position et plaide pour de nouvelles études. Hier, des députés et des ONG ont demandé l’interdiction pure et simple des SDHI, à l’instar de 450 scientifiques, via une tribune publiée dans le Monde.

Qu’est-ce que les SDHI ? Comment agissent-ils ?

Pierre Rustin Ce sont des fongicides. Les molécules bloquent la respiration des cellules des champignons et moisissures pour éviter leur prolifération. Elles agissent en inhibant l’enzyme de la succinate déshydrogénase (SDH). Or, la SDH, l’enzyme clé de la chaîne respiratoire, est commune à d’autres espèces vivantes : les vers de terre, les abeilles ou même l’homme. Les SDHI ne bloquent pas que la respiration des champignons, elles vont aussi tuer d’autres organismes. Et ça, on le sait depuis… quarante-quatre ans. En 1976, une recherche américaine soulignait déjà que les SDHI étaient toxiques et non ciblés. Les auteurs concluaient que ce serait une folie d’utiliser ce type de molécule. Il n’y a aucune ambiguïté. Les SDHI tuent tout ce qui est vivant dans la terre : les oiseaux, les insectes, les vers de terre. On a largement dépassé le stade de l’alerte.

Et chez l’homme ?

Pierre Rustin On ne peut pas, aujourd’hui, en prédire les conséquences. Chez l’homme, un dysfonctionnement de la SDH est associé à des pathologies graves : Parkinson, Alzheimer, myopathies, encéphalopathies (maladies du cerveau) et certains cancers… Il n’y a pas encore de morts imputables directement aux SDHI, ces maladies mettent cinq, dix ou quinze ans à se développer. Dans les cohortes d’agriculteurs, on note déjà une augmentation des maladies de Parkinson et d’Alzheimer. Alors que les SDHI sont utilisés, à haute dose, en préventif sur les cultures, nous sommes en amont d’un scandale sanitaire. Il faut les retirer au plus vite, en application du principe de précaution. Si nécessaire, nous lancerons une action pour obtenir leur retrait.

L’Anses vous re prochait de ne pas avoir publié d’études sur les SDHI dans une revue scientifique. Vous l’avez fait en novembre 2019 dans Plos One . Quels en sont les résultats ?

Pierre Rustin D’abord, les revues scientifiques n’aiment pas publier ce qui est déjà connu… L’Anses n’en a juste pas tenu compte. Pour cette étude, nous avons réactualisé des expérimentations sur les SDHI de nouvelle génération. Tous bloquent la SDH avec une efficacité variable. Mais ils bloquent aussi d’autres éléments de la chaîne respiratoire . L’effet des SDHI n’est donc pas ciblé, il est général. Enfin, nous montrons que les cellules de patients atteints d’Alzheimer sont hypersensibles aux SDHI. Cette catégorie de population est encore plus à risques.

Pourquoi aucune des alertes lancées depuis deux ans n’a-t-elle été prise en compte ?

Pierre Rustin Je suis un rat de laboratoire… c’était la première fois de ma carrière que je découvrais ce monde, qui est assez effrayant. Les enjeux financiers y sont énormes. Face à cela, tout le monde semble disparaître… Je ne peux émettre que des hypothèses. Y a-t-il des relations incestueuses entre agrochimie, agriculture industrielle et l’Anses ? L’Anses a donné l’autorisation et défini les conditions d’utilisation de ces molécules. En leur disant qu’il faut retirer les SDHI, on leur demande de se déjuger.

Entretien réalisé par

Pia de Quatrebarbes